LES DEUX VOIES
Tb 3, 7-10 a ; Mt 7, 13-20
(9 juillet 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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insi Jésus nous prévient que le chemin qui conduit au Royaume, qui conduit au bonheur est un chemin resserre, et la porte une porte étroite, tandis que ce qui mène à la perdition c'est un chemin large, spacieux. Serait-ce que Dieu veut accumuler les obstacles et les difficultés pour qu'il nous soit plus compliqué de parvenir au Royaume, ou en tout cas plus méritoire ? Dieu aurait-il les mêmes idées que beaucoup de chrétiens qui se confessent en disant : J'ai fait ceci qui n'était pas trop mal, mais je n'ai aucun mérite puisque cela ne m'a pas coûté. Comme si le seul intérêt d'une action c'était qu'elle nous rende malheureux, qu'elle nous coûte et que seules les choses désagréables avaient du prix aux yeux de Dieu. Je ne crois pas que Dieu partage cette opinion. Ce n'est certainement pas pour nous rendre les choses plus difficiles que Jésus nous dit que "la porte est étroite et le chemin resserré."
Si Jésus nous le dit c'est parce que, de fait, les hommes ont du mal à trouver le vrai bonheur, parce que ce vrai bonheur ne se trouve pas de façon superficielle, au niveau où nous vivons habituellement. Nous vivons de manière épidermique, à la surface de nous-mêmes. Nous vivons dans un certain nombre de valeurs assez commodes mais finalement de peu de profondeur. Et à ce niveau-là, nous ne pouvons pas trouver le vrai bonheur, nous ne pouvons pas trouver le Royaume. Parce que le Royaume met en jeu non seulement la surface de nous-mêmes mais surtout le fond, la profondeur. Et la profondeur, ce n'est pas Dieu qui l'a décidée, c'est à cause de notre péché, c'est la profondeur de nous-mêmes. Il nous est difficile d'y accéder parce que nous sommes paresseux, parce que entrer au cœur de soi-même, cela demande un voyage. Un voyage qui n'a pas valeur parce qu'il est difficile mais qui est difficile parce qu'il met en jeu tout notre être, jusqu'en ses tréfonds, jusqu'en ses réalités les plus secrètes, et que ce voyage à l'intérieur de nous-mêmes, ce voyage au plus profond de nos motivations, au plus profond des réalités qui nous constituent, demande beaucoup de ténacité, beaucoup de persévérance, beaucoup de renoncement à soi-même, beaucoup d'acharnement d'une certaine manière. Car il est plus facile de ne pas se connaître et de vivre à la surface de soi, que d'aller au fond de son être, où l'on rencontre toutes sortes de choses merveilleuses, magnifiques, mais aussi d'autres choses plus douloureuses et qui parfois ne nous plaisent pas tellement. Aller au fond de nous-mêmes, c'est accepter de nous connaître, c'est accepter d'être ce que nous sommes et qui n'est pas toujours conforme aux images que nous nous ferions de nous-mêmes de ce que nous aimerions être. C'est accepter qu'il y ait en nous toutes sortes de choses qui ne nous plaisent pas tellement. D'ailleurs souvent nous ne nous aimons pas tellement nous-mêmes, parce que l'image que nous découvrons en entrant en nous ne correspond pas à l'idéal, peut-être un peu simplifié, que nous nous étions fait de l'homme que nous aimerions être.
Alors, se connaître, et surtout s'accepter tel qu'on est, ce n'est pas une chose si facile et si simple. Cela demande précisément une humilité et un certain humour pour pouvoir se regarder tel qu'on est. Il faut se dire qu'on n'est ni pire ni meilleur que les autres, mais que l'on a un certain nombre de limites, que l'on a un certain nombre de défauts, un certain nombre de manques. Il n'est pas agréable de les regarder, mais il est pourtant indispensable de les connaître, pour savoir qui nous sommes, pour nous recevoir tels que nous sommes, des mains de Dieu, et non pas nous imaginer autres que ce que nous sommes.
Voilà pourquoi ce chemin vers le bonheur est un chemin difficile, parce qu'il met en jeu tout notre être, avec ses ombres comme avec ses lumières. Car si ce voyage à l'intérieur de nous-mêmes est difficultueux, parce qu'il nous révèle un certain nombre de limites, il est aussi un voyage merveilleux, parce que nous y trouverons les traces innombrables de l'amour de Dieu, de la sollicitude permanente et quotidienne de Dieu qui, sans cesse, se rend présent en nous et nous comble de grâces inattendues, auxquelles nous ne croyons pas, et que nous n'aurions pas cru être digne de recevoir. C'est donc un voyage à la fois très beau et très aride, mais un voyage profondément constructif de nous-mêmes. Il faut que nous acceptions ainsi de nous connaître et par là même de connaître le mystère de Dieu et le mystère de nos frères. Car cette découverte intérieure de nous-mêmes nous permettra aussi de pénétrer dans le cœur de nos frères et d'y reconnaître aussi des limites et des merveilles et de rendre grâces pour ces merveilles, et d'accepter aussi dans nos frères comme chez nous-mêmes, ces limites. Et tout cela se fera sous le regard de Dieu, et c'est pour cela que ce chemin difficile et rude nous conduit à la vérité et donc au bonheur. Acceptons d'être remis en question par le Seigneur. Acceptons que ce regard de Dieu qui a quelque chose de décapant, mais de profondément comblant, nous amène à cette vérité de nous-mêmes et de nos frères qui est la porte du Royaume.
AMEN