LA RÈGLE D'OR

Tb 3, 1-6 ; Mt 7, 6-12

(8 juillet 1987)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

T

out ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le leur aussi vous-mêmes, car c'est cela la Loi et les prophètes."

Ce verset de l'évangile, cette parole du Christ qui a un peu l'allure d'une maxime de sagesse m'amène ce matin à faire deux remarques. Il faut bien d'ailleurs la comprendre au sens où c'est le Christ qui nous la dit, qui nous la donne, parce qu'Il est le seul à en connaître tout le mystère, tout le sens, toute la pro­fondeur. Car "la Loi et les prophètes" c'est l'appren­tissage que Dieu a fait pour nous d'abord, ce qu'Il nous demande maintenant de faire pour Lui. Cette parole de Jésus nous désigne le mystère de Dieu et ce qu'Il a fait pour nous. Et qu'a-t-Il fait pour nous et qui nous est annoncé, préparé, désigné par la Loi et les prophètes ? C'est qu'Il a donné sa vie jusqu'au bout pour que nous puissions nous-mêmes vivre. Il a fait pour nous ce que Lui seul pouvait faire, se donner totalement à nous jusqu'à la fin, en la personne de son Fils incarné, mort et ressuscité.

Et à cause de cela Il nous demande mainte­nant de faire pour Lui la même chose, c'est-à-dire de lui donner notre vie jusqu'à la fin, et en totalité. C'est dans ce mouvement unique de Dieu vers nous et de nous vers Dieu, que la foi chrétienne prend son sens, que la foi chrétienne puise ses exigences et nous ré­vèle la signification de chaque chose, de chaque évé­nement, de chaque être, de notre vie comme de la vie du monde entier. Dieu a fait pour nous le don de Lui-même, de son amour, de sa miséricorde, jusqu'au prix du sang, jusqu'à la mort, et Il nous demande mainte­nant, non pas d'en faire autant parce que nous ne sommes pas capables d'en faire autant, mais de vou­loir en tout cas répondre à ce geste de Dieu pour nous, dans la même logique du don de notre vie. C'est la première réflexion.

Et Jésus nous demande d'avoir l'attitude que Dieu a eue pour nous, de l'avoir maintenant pour nos frères. Et cela est absolument dans la logique de la charité dont saint Paul dit qu'elle est justement "la plénitude de la Loi". Vous connaissez ce slogan que nous utilisons parfois : "Charité bien ordonnée com­mence par soi-même !" Nous l'utilisons plus souvent d'ailleurs pour justifier nos paresses ou nos égoïsmes qu'autre chose, en se disant : "mieux vaut s'occuper de soi, après tout les autres n'ont qu'à s'occuper d'eux-mêmes.'' Vous le sentez bien, Cela est en contradic­tion absolue avec ce verset de l'évangile. Et cependant il y a là une vérité. "La charité bien ordonnée com­mence par soi-même." Et c'est d'ailleurs comme cela qu'elle a commencé en Dieu, mais dans le sens sui­vant. C'est que la charité de Dieu naît de son cœur, naît de Lui-même, commence au cœur de la vie trini­taire pour s'étendre, se répandre dans notre propre vie.

Alors c'est vrai : la charité de Dieu commence par nous-mêmes, non pas où nous devons la retenir pour nous et nous fermer aux autres, mais elle commence en nous pour se répandre vers les autres. Nous la recevons de Dieu parce qu'Il a fait pour nous tout ce qu'Il pouvait faire pour nous. Mais, une fois que nous l'avons reçue, reconnue, accueillie dans notre cœur, là ou elle commence à jaillir, il faut la répandre dans le cœur des autres. Cette charité bien ordonnée, c'est-à-dire ordonnée selon l'amour donateur et oblatif de Dieu, passe en nous, pour que ce don devienne éga­lement oblation de notre vie pour nous-mêmes. La charité commence en nous c'est-à-dire que nous n'avons pas la plénitude de l'amour. C'est cela cette plénitude de la Loi et des prophètes. Nous attendons souvent que l'autre vienne, que l'autre se convertisse, que l'autre nous rejoigne, que l'autre nous ressemble. Mais au fond tout cela n'est qu'une attitude purement et fondamentalement égoïste. Dieu nous demande de faire jaillir et d'accueillir en nous sa charité pour qu'elle puisse se répandre dans les autres. C'est cela le commencement de la Loi et des prophètes. C'est en même temps cela la plénitude de la charité. C'est pour cette raison que la tradition chrétienne a appelé ce verset de l'évangile : la Règle d'Or, c'est-à-dire cette charité qui régule, qui règle, qui ordonne notre propre vie au don des autres. C'est d'ailleurs là que peut se vérifier, en vérité, le don de notre vie que nous pouvons faire à Dieu. Car, comme le disait saint Jean : "Celui qui dit aimer Dieu qu'il ne voit pas et qui n'aime pas son frère qu'il voit, est un menteur."

Puissions-nous accueillir ce que Dieu a fait pour nous. Puissions-nous le faire pour Lui. Mais nous ne pouvons pas le faire pour Lui sans d'abord le faire pour les autres, sans rien attendre d'eux-mêmes.

 

AMEN