LES TALENTS

Ap 22, 1-7+16-17+20-21 ; Mt 25, 14-30

(29 novembre 1986)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

e Seigneur est parti en voyage. Il nous a laissé le soin de gérer son trésor puisqu'Il a tout remis dans les mains de l'homme. Le Seigneur est parti, Il est absent maintenant, pour ce temps d'Église. Et nous, les hommes, nous sommes appelés par le devoir à gérer le trésor même de Dieu. A son retour, Il viendra voir ce que nous en avons fait et combien cela aura rapporté.

Présentée comme cela, ce qui n'est pas entiè­rement faux, la parabole semble être une leçon de comptabilité. Et nous avons en tête ces fameux livres de comptes qui ont souvent recouvert l'imagination des hommes quand à cette entrée dans le paradis où nous serons juges et pesés sur des balances, le bien et le mal de chaque côté. Et ainsi décidera de notre sort pour l'éternité. Un livre de comptes, voilà ce qui a souvent hanté l'imagination des hommes ou même leur esprit. Mais curieusement la parabole que nous venons d'entendre a un autre langage, en tous les cas c'est une mauvaise leçon de comptabilité, car elle nie l'égalité puisque les uns reçoivent cinq talents et d'au­tres n'en reçoivent qu'un.

Il y a un mot curieux dans cet évangile, un mot qui n'a rien à voir avec la comptabilité, ce mot c'est la joie. Par trois fois il est dit : "Entre dans la joie de ton Maître !" "Serviteur bon et fidèle, entre dans la joie de ton Maître !" C'est ce mot qui nous choque un peu et nous met l'indice à l'oreille que le Seigneur a voulu comme reprendre à rebrousse poil notre tendance à compter, à mesurer, à peser, à la fois en nous et vis-à-vis de Lui. Finalement, tout est donné à l'homme, tout, peut-être davantage que cinq talents, et certainement davantage qu'un seul talent.

L'autre caractéristique de cet évangile, c'est une autre tendance de l'homme de se tromper toujours sur le visage de Dieu qui se penche vers Lui. Et dans cette parabole, il se trompe sur deux aspects. Le pre­mier, visible, il se trompe sur le visage même de Dieu puisqu'il le juge comme "un homme âpre au gain, qui moissonne ce qu'il n'a point semé." La deuxième er­reur faite par l'homme c'est qu'il mesure mal en lui (puisqu'il mesure en le comptant) le don fait par Dieu. Et là je crois que nous pouvons avoir quelque indice sur la façon dont nous pouvons avoir quelque avarice à compter les talents qui nous sont donnés. Si nous comptons de façon large et le cœur grand ouvert, aussi grand que le cœur de Dieu, nous pourrons dé­nombrer la véritable générosité de Dieu qui nous a comblés. Et nous verrons alors qu'il ne s'agit pas seu­lement d'un seul talent, ni même de deux ou de cinq, mais de multiples talents, d'une vie qui nous est don­née et qui est le fruit de ces talents. Et derrière ce don, derrière cette générosité, il y a un autre visage de Dieu, un visage qui nous chante cette joie dont je parlais à l'instant et qui nous met sur la voie de la véritable signification de cette parabole, qui est la parabole de la générosité, la parabole du don de Dieu.

"Entre dans la joie de ton Maître ! Je t'ai tout donné. Tout est à toi. Il te reste qu'à faire fructifier ce don immense qui est ta vie, qui est la vie du monde. Et jamais ce trésor que je t'ai remis ne sera pas épuisé. Il dépasse infiniment ce que tu pourras toi-même compter, car tu comptes avec ton esprit, tu comptes avec tes doigts, mais tu ne comptes pas avec ton cœur."

Vous qui êtes pères ou mères de familles, et nous ministres de l'Église et tous les autres aussi, sa­vons que lorsque nous donnons, nous donnons tou­jours comme dans un puits sans fond et qu'il y a là une usure permanente de l'homme, qu'il y a là quelque chose qui ne s'arrête jamais et qu'il faut incessam­ment, toujours, ouvrir son cœur, l'écarteler, l'ouvrir à donner davantage. Pour ceux qui ont donné la vie, c'est là une souffrance quelque peu permanente que d'avoir à donner incessamment, et l'enfant, même celui dont on s'occupe, mesure mal en général tout ce qui lui a été donné. Il en va de même pour Dieu. Dieu ne cesse d'ouvrir son cœur et d'être généreux. Dieu ne cesse de dire : Mais ce n'est pas seulement cinq ta­lents que je te donne, mais davantage, et infiniment, et toujours je te redonne tout cela. Alors, ne comptons pas. Corrigeons ce regard sur Dieu car il n'est pas un comptable qui va mesurer ce que nous faisons de bien ou de mal. Et surtout évitons de compter les uns pour les autres, car il s'agit là d'être ensemble, avec ce cœur, dans ce cœur même de Dieu, et de mesurer ensemble c'est-à-dire d'être bouleversés, renversés par la générosité de Dieu. Quand on voit les gens rongés par le scrupule et surtout scrutés sur le scrupule des autres, mais quel cœur ont-ils en face de Dieu ? alors que Dieu ne compte pas mais ouvre incessamment son cœur et qu'Il est sur la croix. Bannissons de notre cœur cette comptabilité et ouvrons nous vraiment à la générosité, à ce don de Dieu. Alors nous entrerons dans la joie de notre maître.

 

AMEN