MALHEUR A VOUS !

Jr 36, 11-12 b+13-26 ; Mt 23, 23-32

(10 octobre 1986)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

M

alheur à vous, scribes et pharisiens hypo­crites !" En lisant cette avalanche de ma­lédictions, nous avons toujours l'impres­sion que le Seigneur, ce jour-là, a pris une terrible colère et qu'il a fallu qu'elle tombe sur ces pauvres pharisiens qui, bien sûr, étaient un peu faux, un peu fourbes, un peu hypocrites, mais qu'enfin il a donné libre cours à toute sa violence pour les accabler dans leur condition d'hommes de Loi qui ne corres­pondaient pas exactement aux prescriptions qu'ils imposaient aux autres.

C'est une manière un tout petit peu rapide de voir le problème, que de voir simplement dans le dis­cours du Christ, un discours violent pour dénoncer la fausseté du comportement religieux des pharisiens. Car si l'on essaie de comprendre la place de ce texte dans l'évangile de saint Matthieu, on s'aperçoit qu'en réalité il prend une tout autre dimension. En effet, ces sept malédictions sont l'exact pendant des béatitudes qui ont été prononcées au début du ministère du Christ.

Le Christ est la Parole de Dieu. Il est Celui qui vient accomplir le jugement et dans le premier moment de sa Parole, le mot c'est "Bienheureux" et dans le dernier moment, juste avant l'annonce du ju­gement, dans le discours au sujet de la ruine de Jéru­salem et de la fin du monde, le Christ conclut par "Malheur à vous !" qui est exactement l'inverse des béatitudes. Qu'est-ce que cela veut dire ?

Cela veut dire que tout l'enseignement du Christ, depuis le sermon sur la montagne jusqu'au moment où il entre dans sa Passion à Jérusalem, est encadré par ces deux paroles : "Bienheureux êtes-vous!" et de l'autre côté : "Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites !" Cela veut dire que sa Parole vient accomplir le jugement. Le Christ est la Parole de Dieu, et quand il s'adresse à l'homme, il lui annonce le bonheur qu'il apporte et en même temps il commence à donner le bonheur qu'il vient apporter. Et c'est pour cela que les foules se mettent en marche, elles suivent le Christ, elles entrent dans le jeu de sa Parole, elles circulent avec Lui sur les routes de Galilée, elles montent avec Lui jusqu'à Jérusalem, elles l'écoutent. Mais aussi cette Parole dévoile le refus qu'il peut y avoir dans l'homme, par rapport à cette Parole qui lui est offerte comme parole de bonheur.

Et à ce moment-là, quand l'homme refuse cette parole de bonheur, la Parole devient parole de malédiction. En face de la Parole de Dieu, on ne peut pas avoir une attitude neutre, on ne peut pas vivre dans une sorte de coexistence pacifique, ou bien cette Parole suscite notre liberté dans une réponse positive, et à ce moment-là nous entrons dans la mouvance des Béatitudes, ou bien cette Parole rencontre notre résis­tance, et à ce moment-là nous entrons dans la mou­vance des malédictions, nous scellons nous-mêmes notre propre malédiction. Et c'est cela que signifie précisément cette série de sept malédictions qui signi­fient que le jugement est désormais prononcé, qu'il est sans recours.

Et, à partir du moment où les scribes et les pharisiens qui symbolisent Israël dans son refus, à partir du moment où ils ont dit : Non, c'est le malen­tendu total qui ne peut que s'achever dans la mort du Christ sur la croix, le Christ qui meurt seul coupé de son peuple qui n'a pas voulu entrer dans cette dyna­mique de la bénédiction, de la béatitude que le Christ venait lui apporter.

Vous voyez donc à quel point saint Matthieu a le souci de nous faire voir toute la force de la Parole de Dieu. La Parole de Dieu, c'est quelque chose qui, à partir du moment où elle aborde l'homme, ne peut plus le laisser dans une position d'équilibre ou d'in­certitude. C'est "oui" ou c'est "non". Si c'est oui, l'homme bascule du côté de la dynamique du bonheur que Dieu vient apporter à l'homme, si c'est non, l'homme bascule de l'autre côté du jugement, Mais c'est dans la rencontre même avec la Parole de Dieu que s'accomplit le jugement. Et quand il s'accomplit, il s'accomplit jusqu'à la fin. A ce moment-là, il n'y a plus de recours. C'est la liberté de l'homme qui s'est fermée à la Parole de Dieu, et dans ce cas-là Dieu ne peut plus rien. Il ne peut plus que porter le constat de malheur, de jugement que l'homme a posé pour lui-même et par lui-même.

Lorsque Matthieu a rapporté ces paroles du Christ à la communauté primitive, lorsqu'il les écri­vait aux premiers chrétiens qui lui demandaient son témoignage, il les écrivait sans doute avec le souci de faire voir à quel point la Parole de Dieu avait une fonction révélatrice. Elle manifestait le cœur de l'homme.

Je crois que, aujourd'hui encore, il faut que nous puissions entendre et accueillir cette Parole de Dieu en sachant toujours que ce sont les deux che­mins qui nous sont ouverts ou bien nous nous laissons saisir dans le mouvement de béatitudes et de bonheur que Dieu seul peut nous apporter, ou bien, si nous nous bloquons dans notre refus, nous nous bloquons dans une impasse, dans le rejet de cette Parole et de cet amour de Dieu, et c'est alors que commence le jugement.

Demandons pour nous-mêmes qui sommes un peu des habitués de la Parole de Dieu, des "réguliers" de l'écoute de l'évangile, que notre cœur s'ouvre et que, de plus en plus, cette Parole de Dieu travaille dans notre cœur pour réveiller et affermir en nous ce goût du bonheur de Dieu.

 

AMEN