PARDONNER SEPT FOIS ?

Jr 31, 21-22+27-28 ; Mt 18, 21-35

(22 septembre 1986)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

ombien de fois dois-je pardonner à mon frère? Jusqu'à sept fois ? Je ne dis pas sept fois, mais soixante-dix fois sept fois", répond Jésus.

C'est pour expliquer cette parole que Jésus a donné la parabole que nous venons d'entendre. Sept est un chiffre sacré qui, dans la Bible, désigne la tota­lité, l'universalité. Soixante-dix fois sept fois, c'est un chiffre sans limite. Cela veut dire que notre pardon ne doit pas connaître de terme. Il faut pardonner de façon infinie. Pourquoi ce pardon infini ? Parce que infini est le pardon de Dieu et que le pardon de l'homme est une participation au pardon de Dieu. C'est cela le cœur de l'enseignement de cette parabole.

En effet, cette parabole est une parabole, c'est-à-dire un récit agréable à entendre, un conte qui veut illustrer une pensée profonde, mais qui n'en est pas de démarquage exact. Dans la plupart des para­boles, Jésus raconte une histoire assez piquante qui attire notre attention et qui nous montre quelle est la pointe de ce qu'Il veut nous faire comprendre. Par exemple, quand il parle des ouvriers de la onzième heure qui reçoivent le même salaire que ceux de la première heure, nous ne devons pas prendre cette parabole au pied de la lettre. Jésus ne donne pas un enseignement sur la justice sociale, mais Il veut préci­sément nous montrer que nos rapports avec Dieu ne relèvent pas de ce type de rapports qui sont ceux d'un patron avec ses ouvriers et qui sont ceux du salaire.

Aussi bien, dans la parabole que nous venons d'entendre, il semblerait que le pardon que Dieu nous donne est mesuré par le pardon que nous donnons à nos frères. Un petit peu comme si c'était une compta­bilité : "Si tu as pardonné, je te pardonne, si tu n'as pas pardonné, je ne te pardonnerai pas !" Cela c'est l'image, c'est l'histoire, c'est la parabole. Ce n'est pas exactement cela que Jésus veut nous dire. A travers cette parabole, Il veut nous signifier quelque chose de beaucoup plus profond que cette espèce de comptabi­lité qu'il y aurait entre notre manière de faire et celle de Dieu. En réalité, ce que Jésus veut nous faire com­prendre c'est qu'il y a identité entre le pardon que nous donnons à nos frères et le pardon que nous rece­vons de Dieu. Non pas que ce serait une mesure, une condition, que Dieu nous dirait : "Attention ! Je ferai comme tu fais !". Mais beaucoup plus profondément : "Tu dois faire comme Je fais !" Plus profondément encore, "tu dois pardonner parce que Je t'ai par­donné, parce que mon pardon en toi t'établit en état de pardon, c'est-à-dire le rétablissement de l'amour entre toi et Moi, doit mettre dans ton cœur tellement d'amour que tu ne peux qu'avoir des rapports d'amour avec tes frères, comme J'en ai avec toi. Si tu ne pardonnes pas à tes frères, cela prouve que tu ne les aime pas assez, si tu ne les aimes pas assez, c'est que tu n'as pas ouvert ton cœur à mon amour. Et par conséquent, en réalité tu n'es pas encore pardonné." En effet, qu'est-ce que le pardon de Dieu sinon le fait que l'amour de Dieu envahit notre cœur, le remplit et déborde de ce cœur. Si nous sommes vraiment par­donnés, alors nous sommes vraiment rétablis dans la plénitude de l'amour de Dieu, alors cet amour de Dieu nous remplit tellement que nous ne pouvons pas ne pas agir selon cet amour, que cet amour ne peut pas ne pas rejaillir de notre propre cœur sur nos frères et que nous ne pouvons pas ne pas regarder nos frères avec le même amour que Dieu a eu pour nous regar­der.

Si notre regard sur nos frères est un regard d'agressivité, un regard de rancune, si c'est un regard qui exige une justice stricte, impitoyable, si notre regard sur nos frères est ainsi un regard extérieur, étranger, c'est que nous ne vivons pas dans l'amour. C'est que l'amour de Dieu n'a pas véritablement en­vahi tout notre être. Alors, en réalité, même si nous nous imaginons être pardonnés, nous ne sommes pas pardonnés parce que nous avons fermé notre cœur au pardon de Dieu, puisque le pardon de Dieu c'est de nous établir dans l'amour. Alors je dirais presque que le pardon que nous donnons à nos frères est le signe que nous sommes pardonnés plus que la condition du pardon. C'est à ce signe que nous reconnaissons que nous sommes pardonnés : si, à notre tour, nous som­mes capables de pardon, c'est-à-dire que nous som­mes tellement établis dans la similitude avec Dieu que nous agissons comme Lui. Et c'est pour cela que notre pardon est infini, c'est pour cela que notre pardon n'a pas de limite et n'a pas de mesure, parce qu'il est une participation à cet amour de Dieu qui pardonne infi­niment.

Nous sommes tous, un jour ou l'autre, affron­tés à ce problème du pardon, car les injures ou les outrages ou les méchancetés dont nous sommes l'objet ou dont sont l'objet ceux que nous aimons appellent spontanément dans notre cœur la rancune, la ven­geance, le désir de rendre le mal pour le mal. Nous devons mettre notre cœur à l'école du cœur de Dieu, nous devons apprendre à vivre comme Dieu pour trouver cette force qui dépasse nos forces humai­nes, qui n'est pas normale, naturelle, spontanée. Nous devons trouver ne Dieu cette force de pardonner, même quand il nous semble qu'il faudrait rendre le mal que nous avons reçu qu'ont reçu ceux que nous aimons.

Que cette eucharistie mette notre cœur à l'école du cœur de Dieu. Que cette eucharistie suivie et précédée par beaucoup d'autres, petit à petit, nous imprègne tellement de la présence de Dieu que nous en arrivions à vivre à la manière de Dieu sur tous les plans et spécialement sur ce plan de l'amour qui par­donne, de l'amour qui se réconcilie, de l'amour qui aime jusqu'au bout.

 

AMEN