UN GERME DE JUSTICE

Jr 23, 1-8 ; Mt 13, 31-35

(5 septembre 1986)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

e prophète Jérémie s'en prend aux mauvais pasteurs qui ne prennent pas soin des brebis et il annonce que Dieu va Lui-même rassembler ses brebis et qu'Il va susciter pour elles non seulement des pasteurs selon son cœur mais surtout un pasteur par excellence, un roi qui régnera en exerçant le droit et la justice "qui sera un germe de justice pour la maison de David, pour le peuple d'Israël."

Cette image du germe, de la graine c'est celle que reprend la première des deux paraboles que nous venons de lire, l'appliquant au royaume des cieux. "Le Royaume des cieux est semblable à la petite graine de sénevé que l'on plante dans un champ." Le Royaume ou le roi, c'est en fait la même chose. Quand Jésus parle ici du Royaume de Dieu, Il ne parle pas du Royaume à venir, il ne parle pas du paradis où nous serons rassemblés, il parle du Royaume déjà à l'œuvre aujourd'hui, c'est-à-dire de la présence mystérieuse de ce que nous appelons la "grâce de Dieu", c'est-à-dire de la vie même de Dieu, de la présence de Dieu agis­sant en nous. C'est pourquoi la présence du Royaume, cette présence naissante, ou la présence du Roi lui-même, c'est la même chose. C'est parce que Dieu, notre Roi, vient se rendre présent au fond de notre cœur que nous commençons à devenir son Royaume, que le Royaume naît en nous, ce Royaume qui s'épa­nouira un jour dans cette communion universelle du paradis.

Le Royaume est donc quelque chose qui commence de façon très petite. La parabole de Jésus qui le compare à une graine et celle qui le compare à un peu de levain, insistent l'une et l'autre sur le carac­tère à peine perceptible de cette présence de Dieu, de cette naissance de la grâce en notre cœur à son com­mencement. C'est l'humilité de la venue de Dieu en nous. La venue de Dieu ne se fait pas à grand fracas, elle se fait d'une manière silencieuse, tellement pro­fonde que, à un œil qui n'est pas habitué, elle peut passer inaperçue. Et c'est ainsi que Dieu entre dans notre vie, non seulement au commencement de notre conversion, mais à cette perpétuelle conversion qui se recommence chaque jour. Dieu entre dans notre vie en silence, d'une manière extrêmement difficile à per­cevoir pour quelqu'un qui vit au niveau des occupa­tions, des soucis qui, à grand fracas monopolisent notre attention. Il faut accommoder son regard à une dimension plus petite, plus secrète, plus profonde, pour percevoir cette présence de Dieu.

Très souvent nous nous plaignons de ne pas reconnaître la présence de Dieu, de ne pas entendre sa voix, mais c'est parce que nous nous n'avons pas mis notre regard, notre attention ou notre écoute au niveau où il faudrait les mettre. Quand une oreille est habi­tuée à un grand fracas, comme dans une usine une chaîne de montage où quand dans une fête on a mis la sono à toute force, on ne peut plus entendre des bruits plus modestes, et il arrive que dans certains cafés ou certaines salles de danse on ne puisse même plus s'entendre parler tellement le bruit de la musique est fort. Dans notre vie c'est un peu la même chose. Il y a des bruits qui font beaucoup de tapage et qui nous empêchent d'entendre ce qui se passe à un autre niveau et c'est souvent cela qui nous empêche de percevoir la présence de Dieu, d'entendre les pas de Dieu qui s'approche ou de pouvoir reconnaître la sil­houette de Dieu qui entre dans notre vie.

Dieu commence petitement parce qu'Il com­mence profondément. En réalité ce silence apparent de Dieu, ce caractère imperceptible de sa venue tient à ce qu'Il vient à un niveau extrêmement intérieur et profond de nous-mêmes, à un niveau auquel nous n'avons pas l'habitude de nous tenir, parce que nous sommes à la surface de nous-mêmes et que nous ne savons pas ce qui se passe au fond de nous, et nous n'avons pas l'habitude de nous y attacher. Alors il faut que nous sachions rentrer en nous-mêmes, aller assez loin en nous-mêmes pour pressentir, pour deviner cette avance, cette approche de Dieu qui vient établir son Royaume et sa présence en nous.

Isaïe disait quelque chose d'analogue à propos du peuple d'Israël : "Ce peuple n'a pas reconnu les eaux de Siloë qui coulent doucement et il tremble devant les rois qui sont comme des torrents. Parce qu'il a peur des eaux du fleuve puissantes et abon­dantes, alors je vais l'abandonner au fracas de ces torrents." Siloë est une source qui ne jaillit pas de façon abondante mais qui sourd de terre de façon im­perceptible et alimente Jérusalem. La venue de Dieu est comme cette source imperceptible où l'on voit seulement un frémissement à la surface d'une petite flaque d'eau. Les puissances du mal entrent en nous avec grand fracas, mais Dieu, Lui, a cette démarche aussi douce. Sachons écouter, deviner cette venue de Dieu pour devenir cet arbre dans les branches duquel viennent nicher tous les oiseaux, car si le Royaume commence de façon imperceptible, il envahit progres­sivement toute notre vie et toute la vie du monde.

 

AMEN