L'IVRAIE ET LE BON GRAIN
Jr 22, 20-23+28-30 ; Mt 13, 24-34
(4 septembre 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ette parabole nous est très familière mais je voudrais attirer votre attention sur quelques aspects qui pourraient nous être utiles dans notre vie au jour le jour avec le Seigneur.
La première chose c'est que l'ivraie pousse mélangée avec le bon grain. Le monde n'est pas divisé en deux, la création n'est pas divisible. Il y a une seule œuvre de Dieu une seule vie de Dieu qui a été donnée à ce monde et il se trouve simplement que, dans cette même vie, de cette même vie, pousse à la fois de l'ivraie et du bon grain. L'œuvre même du salut, c'est le Christ qui est venu la semer dans nos cœurs, elle se nourrit dans la création, elle s'épanouit dans notre cœur, mais aussi le mal se nourrit de notre cœur et se nourrit de cette vie dans le monde. C'est pourquoi on peut effectivement comparer le mystère du mal à ce phénomène étrange que nous connaissons un peu mieux maintenant et que nous appelons le cancer.
Le cancer c'est une vie anormale qui use et défigure l'organisme, mais c'est encore un phénomène de vie. C'est quelque chose de très étrange, mais qu'il s'agisse de l'ivraie dans la parabole ou qu'il s'agisse du cancer qui serait un peu sa version moderne, c'est toujours le même mystère de l'extrême contiguïté du mal et du bien, dans notre existence. C'est pourquoi les frontières ne sont pas très faciles à déterminer, il n'y a pas les mauvais et les bons. Il y a dans le cœur de chacun d'entre nous de l'ivraie qui pousse et du bon grain, et les racines sont entremêlées les unes dans les autres de telle sorte que comme le Seigneur le dit Lui-même, il vaut mieux ne pas trop y toucher pendant le temps de la croissance.
C'est la deuxième réflexion que m'inspire cette parabole. On peut voir ce qui est de l'ivraie et ce qui est du bon grain, mais il faut éviter de vouloir effectuer la séparation de l'ivraie et du bon grain. Cela peut paraître étrange et pourtant c'est cela que Jésus veut dire. Nous savons ce qu'est de la mauvaise herbe, nous savons ce qu'est du bon grain. Nous avons un jugement et un discernement pour cela, et nous devons pouvoir normalement, avec notre cœur, avec notre intelligence, avec notre volonté, savoir discerner ce qui est de l'ivraie et du bon grain et ne pas avoir peur de dire à l'occasion de dire ce qu'il en est. Mais nous ne pouvons pas faire beaucoup plus. Et quand on commence à se mêler de retirer l'ivraie du champ, on risque de causer des dégâts bien pires que ceux que pouvait faire l'ivraie en poussant librement.
C'est ce qui est arrivé à certaines époques de l'histoire de l'Église ou, d'une certaine manière elle a outrepassé ses droits, et elle en est venue à vouloir retirer de l'ivraie par des procédés assez répréhensibles, mais il est de fait que ceci n'a jamais servi à rien. Nous ne pouvons pas nous-mêmes retirer l'ivraie. C'est une illusion, c'est en réalité un projet totalitaire.
Cela nous apprend que, ultimement, la réalité même de la distinction du bien et du mal et de l'accomplissement du bien ne sont pas en nos mains. Il y a aussi une tentation de faire trop bien. "Le mieux est l'ennemi du bien" A certains moments, c'est vrai, car si le désir de mieux en vient à s'ériger en maître pour savoir l'ivraie qu'on doit arracher, cela peut finir par des catastrophes. Il n'y a que Dieu, qui est le souverain bien, qui s'y entend parfaitement en matière de bien et qui, précisément, a décidé, (c'est un mystère mais c'est vraiment une décision de Dieu) de ne pas arracher le mal tout de suite. Ceci, à certains moments, nous paraît pénible, dur à supporter. On a envie de s'en prendre à Dieu, mais on ne se rend pas compte qu'en réagissant ainsi, nous avons la tentation de nous mettre à la place de Dieu et de vouloir nous-mêmes arracher ce que nous considérons comme de l'ivraie. Or tout ce que Dieu a créé est dans sa main, et c'est Lui seul qui en est le souverain maître. Cela fait donc partie de l'acte même de confiance que nous avons dans ce maître du champ que de lui laisser gérer le champ à sa manière.
AMEN