LE PÉCHÉ CONTRE L'ESPRIT
Jr 18, 18-23 ; Mt 12, 22-32
(30 août 1986)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ans cette page d'évangile, il nous est parlé du blasphème contre l'Esprit. C'est un des points les plus difficiles à expliquer et les commentateurs ont beaucoup de mal à savoir ce que Jésus a voulu désigner par là. D'après le contexte, Jésus vient de chasser les démons et Il est accusé d'être possédé du démon, ce qui est nier l'évidence, on pourrait penser que le péché contre l'Esprit, le blasphème contre l'Esprit, c'est le refus de l'évidence de la présence de Dieu, c'est le refus de la lumière, de cette lumière qui se manifeste par les gestes mêmes que le Christ accomplit. C'est une opinion assez répandue. Mais alors on peut se poser la question : que veut dire Jésus quand Il dit : "Si quelqu'un dit une parole contre le Fils de l'Homme, cela lui sera pardonné, mais s'il dit une parole contre l'Esprit, cela ne lui sera remis ni dans ce monde, ni dans l'autre." Quel est donc ce péché qui n'est pas pardonnable ? Est-ce que Dieu aurait une limite à sa miséricorde ? Est-ce qu'il y aurait des fautes que Dieu pardonne et des fautes que Dieu ne pardonne pas ? Autrement dit, est-ce que l'amour de Dieu s'arrêterait quelque part en disant : "Cela c'est vraiment trop fort, et si vous commettez ce péché, alors là, pour le coup, vous allez plus loin que les limites de ma miséricorde et cous serez damné." Ceci n'est pas pensable. La miséricorde de Dieu est infinie, et quel que soit le péché que l'on a commis, si on s'en repent, Dieu pardonnera. Il ne peut donc pas s'agir d'une catégorie de péché dont la gravité serait telle qu'elle offusquerait la miséricorde de Dieu. Et qu'il s'agisse d'un doute devant la lumière, cela n'est pas non plus un péché qui excéderait la miséricorde de Dieu. Alors qu'est-ce que ce péché contre l'Esprit qui ne peut être pardonné "ni dans ce monde ni dans l'autre" ?
Je suis tenté, pour ma part, de penser que le péché contre l'Esprit c'est le refus du pardon de Dieu, car la seule chose qui puisse ne pas être pardonnée, c'est le refus du pardon. Dieu ne peut pas nous pardonner de force, il faut que son pardon soit accueilli, d'abord que nous acceptions de nous reconnaître pécheurs, ça c'est accepter la lumière et ensuite que nous acceptions qu'étant pécheurs, la miséricorde de Dieu nous sauve. Si nous refusons ce salut, si nous nous enfermons dans notre péché, quelle que soit la nature de ce péché, si nous n'arrivons pas à admettre que Dieu puisse avoir le cœur plus grand que le mal que nous avons commis, alors ne peut pas effectivement briser cette barrière car c'est celle de notre liberté, et Il ne peut pas nous introduire dans son Royaume de force et contre notre gré.
Mais alors pourquoi appeler ce refus de la miséricorde de Dieu, le péché contre l'Esprit ? On comprendrait bien que ce péché ne puisse pas être pardonné si c'est le refus du pardon, mais pourquoi l'appeler "péché contre l'Esprit" ? Pour essayer de résoudre ce problème, il faudrait peut-être nous demander quelle est la relation du Fils avec nous, quelle est la relation de l'Esprit avec nous. Le Fils, la deuxième personne de la Trinité, c'est Celui qui s'est manifesté visiblement aux yeux des hommes en prenant chair de la vierge Marie, en venant sur la terre. C'est dire que, en Jésus-Christ, Dieu s'est manifesté aux hommes et, par un certain nombre de paroles, de gestes, d'actes, Il a montré la présence de Dieu sur la terre. Dire une parole contre le Fils de l'Homme, c'est refuser de croire que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu. Cela les juifs l'ont fait parce qu'ils n'arrivaient pas à penser qu'un homme puisse être Dieu, puisque pour eux c'est Celui qui est sans commune mesure avec l'homme. Ils n'arrivaient pas non plus à penser qu'il puisse y avoir plusieurs personnes en Dieu puisque toute l'histoire d'Israël avait affirmé l'unicité de Dieu. On peut donc comprendre que certains de ces juifs n'aient pas reconnu le Christ, non pas par une mauvaise volonté absolue, mais à cause de la Loi, à cause d'une interprétation mauvaise de l'Ancien Testament qui bouchait, en quelque sorte, leurs yeux. Dire une parole contre le Christ, c'est ne pas comprendre le message du Christ, ce qui peut être effectivement le fait d'un refus absolu, radical, de mauvaise foi, mais qui peut être aussi, dans certains cas, une difficulté réelle, une incapacité liée à la culture religieuse que l'on a reçue à reconnaître dans le Christ le visage de Dieu. Et l'on peut comprendre que, dans ce cas, Dieu dise qu'un tel refus pourrait être pardonné, si on le regrette, bien entendu. Mais alors pourquoi le péché contre l'Esprit, lui, ne pourrait pas être pardonné ? Qu'est-ce que l'Esprit Saint ?
L'Esprit Saint, ce n'est pas Dieu qui se manifeste dans une chair humaine. L'Esprit Saint, c'est Dieu qui vient habiter à l'intérieur même de notre cœur. C'est Dieu qui se révèle à l'intérieur de nous. L'Esprit Saint c'est donc cette lumière intérieure qui nous fait voir le mystère de Dieu. C'est la révélation du mystère de Dieu, non pas présenté en face de nous, comme le Christ que les apôtres, les pharisiens voyaient, avec qui ils conversaient, c'est Dieu qui, en quelque sorte, prend les choses en mains, de l'intérieur Alors on comprend que si on refuse cette illumination intérieure, autrement dit si, devant cette conviction qui naît dans notre cœur, on se barricade contre cette conviction, on dit "Non" à la lumière intérieure que Dieu nous donne, à ce moment-là, effectivement, Dieu ne peut rien contre ce refus, puisqu'Il est venu parler à notre cœur, Il est venu répandre sa lumière à l'intérieur de nous-même, Il est venu, en quelque sorte, nous dire les mots de la foi, avec notre propre cœur, et cependant nous n'avons pas accepté de nous conformer à cette parole qui nous est dite à l'intérieur de nous-mêmes.
C'est peut-être cela que veut dire Jésus quand Il affirme que ce péché contre l'Esprit ne pourra pas être remis. Au fond, pour résumer ces différentes opinions, il faudrait dire, je crois, que le péché contre l'Esprit c'est le refus de la miséricorde de Dieu quand elle se manifeste au plus profond de nous-même, quand Dieu vient toucher le fond de notre cœur par son amour. Quand Dieu nous dit qu'Il nous aime et qu'Il nous le dit non pas avec des paroles qu'on entendrait avec les oreilles comme quand Jésus parlait aux hommes, mais qu'Il nous le dit avec cette parole mystérieuse et silencieuse qui est le point de départ de toute conversion et qu'Il nous donne au fond du cœur, quand Dieu nous dit à ce niveau-là qu'Il nous aime et que cependant nous ne voulons pas y croire, nous ne voulons pas être aimés, nous refusons cette tendresse qu'Il nous offre, à ce moment-là, Dieu ne peut pas aller plus loin, car Il ne peut pas rentrer plus profond que quand Il est déjà au fond de notre cœur, Il ne peut pas nous dire un mystère plus profond que de nous dire qu'Il nous aime, et Il ne peut pas nous donner une preuve plus grande de cette miséricorde qu'en nous proposant de pardonner nos péchés. Si donc nous refusons cette lumière intérieure de l'amour de Dieu, alors Dieu est en quelque sorte démuni devant notre refus, Il ne peut pas forcer les portes de notre liberté, et c'est nous-même qui nous mettons en dehors du Royaume, non pas parce que Dieu nous rejette, mais parce que nous le rejetons dans l'ultime manifestation de son amour pour nous.
Que le Seigneur nous préserve de ce refus, que le Seigneur nous aide à ouvrir notre cœur à sa propre lumière et à la venue de l'Esprit en nous, que nous ne soyons pas rebelles à cette tendresse infinie de Dieu.
AMEN