VOICI MON SERVITEUR

Jr 17, 14-18 ; Mt 12, 9-21

(23 août 1986)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

ette page d'évangile nous montre une de ces nombreuses guérisons accomplies par le Christ et l'affrontement qui en résulte avec les Pharisiens. Mais c'est l'occasion pour l'évangéliste Matthieu d'appliquer au Christ cet admirable oracle du prophète Isaïe dans lequel se trouvent résumées tout à la fois la profondeur de l'origine du Christ dans le cœur de Dieu et les caractéristiques essentielles et fondamentales de sa mission.

Tout d'abord l'enracinement de Jésus dans le cœur de Dieu : "Voici mon serviteur que j'ai choisi, mon Bien-Aimé qui a toute ma faveur. Je placerai sur Lui mon Esprit." Jésus est le serviteur du Père. Il est envoyé pour accomplir l'œuvre du Père. C'est dans l'humilité qu'Il se présente à nous et Il aimera prendre ces titres de Fils de l'Homme, de Serviteur de Dieu, ce serviteur dont Isaïe dans un autre passage disait qu'il serait un "serviteur souffrant". Serviteur de Dieu, mais pas un serviteur subordonné, pas un serviteur inférieur. Il est le "Bien-Aimé" c'est-à-dire celui en qui se trouve la totalité de l'amour de Dieu, de l'amour du Père. "En Lui j'ai mis toute la faveur" tout mon amour. Ce serviteur c'est donc "le chéri" du Père, Celui qui a tous les secrets du Père. Et en Lui le Père a mis son Esprit, c'est-à-dire son souffle de vie, c'est-à-dire l'Esprit Saint c'est-à-dire le jaillissement de la vitalité même de Dieu. En ces quelques mots sont préfigurés tous les mystères de la Trinité Sainte qu'Isaïe ne pouvait que pressentir : le Père s'est choisi un serviteur qui est son Bien Aimé, qui est le fruit de son amour, et l'Esprit que le Père répand sur ce Bien-Aimé. C'est donc le Père, le Fils et l'Esprit Saint, c'est donc tout le mystère de l'intimité divine dans laquelle s'enracine Jésus.

Et quelle est cette mission que Jésus va ac­complir, Lui le Bien-Aimé du Père, en vertu de l'Es­prit qui l'anime et qui le remplit ? Les caractéristiques de cette mission que nous donne Isaïe sont d'une ex­trême profondeur. Tout d'abord cette mission est celle de l'humilité, du silence, de l'effacement. "Il ne fera pas de querelle, il ne poussera pas de cri, personne n'entendra sa voix à la croisée des chemins." C'est d'ailleurs à cause de ce verset que la citation d'Isaïe est amenée puisque les phrases qui terminent le récit de la guérison de l'homme à la main desséchée sont cette interdiction faite par Jésus de le faire connaître : "Il leur enjoignit de ne pas le faire connaître."

Jésus vient non pas avec grand tapage, non pas pour séduire les hommes par des prodiges et des merveilles, Il vient dans le silence, dans l'humilité, dans la pauvreté, Il vient ainsi parce que son message s'adresse à l'intérieur de l'homme et non pas aux apparences. "Dieu ne regarde pas aux apparences, Il regarde le cœur de l'homme" et c'est pourquoi quand Dieu vient sur la terre c'est au plus profond et au plus secret de l'homme qu'Il s'adresse et non pas à ce qui brille ou à ce qui séduit. Il n'est pas venu pour élever la voix, Il est venu pour se taire et l'acte suprême de notre salut, Il l'accomplira dans le silence de la passion et de la croix.

Mais de ce silence, de cette humilité, jaillit un triomphe, le triomphe de la foi. "Il mènera la vraie foi au triomphe" car le triomphe de Dieu n'est pas comme le triomphe des hommes, le triomphe de Dieu n'est pas celui des armes ni celui de la beauté, ni celui de la séduction, le triomphe de Dieu c'est celui de la foi. La foi c'est-à-dire la transformation du cœur, la lumière qui se lève au fond du cœur, l'adhésion de tout notre être à quelqu'un qui se révèle à nous dans les plus grandes profondeurs. Cette foi, c'est le but de la venue du Christ : faire naître dans notre cœur cette adhésion à Dieu, cette adhésion au Père et conduire ce sentiment surnaturel ainsi déposé au fond de nous-même jusqu'au triomphe. Et un triomphe qui ne s'adresse pas seulement à quelques élus, qui ne s'adresse pas seulement au peuple choisi, ce triomphe c'est pour toutes les nations. "Il annoncera la vraie foi aux nations, En son nom les nations mettront leur espérance !" C'est l'univers tout entier. Quand les Juifs parlent des "nations" ils veulent parler des na­tions païennes, de ceux qui ne font pas partie du peu­ple choisi. Ceux qui ne sont pas de la race d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, ceux qui n'ont pas pratique la Loi, c'est à ceux-là aussi que s'adresse la prédication de la vraie foi. C'est pourquoi cette foi sera menée jusqu'au triomphe parce que c'est à l'univers tout entier que Jésus s'adresse, c'est la totalité des hommes qu'Il veut amener à la vraie foi.

Enfin cette prédication du Christ s'adressera aux plus petits, aux plus pauvres, aux plus pécheurs, à ceux de qui l'on n'attend plus rien, à ceux qui sem­blent perdus. "Le roseau froissé, Il ne brisera pas, la mèche qui fume encore, Il ne l'éteindra pas." Même s'il ne reste au fond du cœur d'un homme qu'une toute petite étincelle, qu'un lumignon minuscule, même si, apparemment, une vie est gâchée, ratée, perdue, c'est là que Jésus va venir souffler sur cette étincelle pour la faire devenir un immense brasier. Ce sont ces êtres froissés, brisés, déchirés comme ces roseaux sur les­quels on a marché et que l'on a piétinés, ce sont ces êtres-là que Jésus vient remettre debout et conduire jusqu'au bonheur.

Voilà toute la mission du Christ : faire naître la foi dans le silence, au fond du cœur de tous les hommes et spécialement de ceux qui sont perdus. Que notre action de grâces monte vers le Christ qui nous sauve dans le silence de notre cœur, par le triomphe de la foi et parce que nous savons reconnaître notre misère et nous reconnaître perdus.

 

AMEN