ILS VOUS PERSÉCUTERONT
Jr 14, 17-22 ; Mt 10, 23-33
(12 août 1986)
Homélie du Frère Michel MORIN
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dire vrai, lorsque nous entendons ces paroles de l'évangile, on ne se sent pas très directement concerné. Le Christ vient d'envoyer ses disciples, deux par deux, en mission et Il leur a annoncé de façon extrêmement claire et explicite qu'ils connaîtront la persécution, l'emprisonnement, la haine, la souffrance et qu'ils seront aussi mis à mort. Dans le passage d'aujourd'hui, les mêmes annonces reviennent encore plus fortes, plus pertinentes, et le Seigneur leur dit de ne rien craindre, surtout pas ceux qui ont pouvoir sur le corps. Et il ajoute que si on l'a Lui-même traité de Satan, qu'est-ce qu'on ne fera pas de ses disciples ? C'est vrai que, aujourd'hui, ici, nous n'avons pas à craindre ceux qui tuent le corps, nous ne sommes pas persécutés, nous n'avons pas l'impression d'être toujours sous oppression, justement, et d'être en butte, de façon immédiate et permanente à Béelzéboul.
Or si nous comprenons ainsi l'évangile, c'est-à-dire sans qu'il nous touche directement, c'est que nous avons une conscience de ce que nous sommes extrêmement étroite et limitée à nous-mêmes, car l'évangile, la Parole de Dieu, émise par le Verbe de Dieu, par le Christ, s'adresse à son corps qui est l'Église. Et lorsqu'un évangile comme celui-ci peut, pour l'instant, dans les circonstances de notre vie occidentale aujourd'hui, ne pas nous toucher directement, parce que nous n'avons pas à craindre directement la persécution physique, nous n'avons pas à craindre les procès, l'emprisonnement ou la mise à mort, lorsque nous ne sommes pas touchés directement, ou en tout cas si nous ne le sentons pas, c'est parce que nous avons perdu de vue que nous sommes membres d'un corps qui, en d'autres membres, directement atteints et directement touchés par ces paroles qui les concernent immédiatement.
C'est vrai que cette partie d'Église que nous sommes ici n'a pas à craindre, n'a pas pour l'instant à avoir peur d'être détruite dans la chair même des chrétiens, cependant cette même Église que nous sommes, dans d'autres pays, pas très loin, avec des systèmes ou des régimes politiques, d'une façon ou d'une autre, est en butte, de façon directe et douloureuse avec ces paroles de l'évangile.
Alors lorsque nous célébrons l'eucharistie, lorsque nous écoutons la Parole de Dieu, ce n'est pas tellement ou uniquement chacun pour soi qu'il faut l'entendre, c'est l'Église tout entière qui l'entend. Et si telle parole ne semble pas nous concerner immédiatement il faut immédiatement nous demander qui elle concerne de l'Église, or je suis membre de cette Église, et donc concerné. Concerné parce que, si Dieu pleure aujourd'hui, comme Il pleurait au temps du prophète Jérémie, c'est parce que son Église est encore soumise au péché, c'est parce que son peuple, par tel ou tel de ses membres, est encore soumis à la torture, à la prison, à la mort.
Or, ce peuple c'est nous. Or ce corps, c'est nous. Lorsque le pied a mal, le corps ne peut pas marcher et la tête ne peut pas travailler. Pourtant, ce n'est pas elle qui a mal. Lorsqu'on a mal à la tête, on ne peut pas courir, pourtant ce ne sont pas nos pieds qui ont mal. Ce qui veut dire qu'il faut saisir ces phrases de l'évangile, pas tellement au sens étroit de ce que nous sommes, mais dans ce sens très large, très profond où ces paroles s'adressent quand même à nous, parce que le corps du Christ, en certains de ses membres, est touché aujourd'hui par la persécution et qu'il y a des hommes, qu'il y a des femmes, qu'il y a des enfants, des jeunes qui reçoivent et qui vivent cette parole, et qui manifestent ainsi qu'ils n'ont pas peur de ce qui tue le corps, de ceux qui peuvent détruire, apparemment, l'Église dans ses structures ou sa présence visible, mais qui fondent leur confiance totalement sur Dieu.
Alors, ils nous rappellent l'actualité de ces paroles de l'évangile. Ils sont pour nous comme les échos directs, aujourd'hui, de cette persécution qui, depuis toujours, est venue heurter, blesser et toucher l'Église. Mais est-ce que le corps du Christ serait vraiment son corps si, en certains de ses membres, il ne continuait pas à vivre, de façon immédiate et directe, sa propre passion et sa mort ? Sûrement pas. Qu'en cette eucharistie, nous puissions porter dans ce corps du Christ livré, dans ce sang versé, ceux de nos frères qui, aujourd'hui, acceptent que leur corps baptisé, sanctifié par la grâce du Christ, que leur sang versé, sanctifié par le sang du Christ qu'ils ont bu, nous livre encore aujourd'hui le mystère de la Pâque, c'est-à-dire Pâque du Christ, Pâque de l'Église et notre propre Pâque. Et si nous sommes, nous, quelque peu en paix, si nous ne sommes pas heurtés, violentés par toutes sortes de tracasseries ou de persécutions, il faut en rendre grâces à Dieu et demander que cette paix dont nous jouissons puisse être pour nos frères persécutés consolation, espérance comme leur persécution à eux est pour nous notre propre souffrance à l'intérieur du corps du Christ.
AMEN