VOUS N'AVEZ QU'UN PÈRE
Ba 2, 27-35; Mt 23, 1-12
(31 août 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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e passage d'évangile nous montre Jésus s'opposant de façon violente et très brutale aux pharisiens, aux scribes, c'est-à-dire aux savants, à ceux qui étaient compétents en matière de religion, de loi, de morale, dans le peuple juif de son temps. Et à l'opposé de cette attitude des pharisiens et des scribes qui ont la parole et la science et qui par conséquent font sentir leur supériorité aux autres et en plus ne pratiquent pas toujours ce qu'ils disent, Jésus propose à ses disciples d'être tous frères. Tous frères non pas dans un souci démocratique qui serait anachronique par rapport à l'époque du Christ et tout à fait en dehors des perspectives de l'évangile, mais tous frères pour une raison très profonde c'est que nous n'avons qu'un seul père qui est le Père du ciel qui est Dieu. Nous n'avons pas à être maîtres les uns des autres, docteurs au sens ancien et propre du mot, c'est-à-dire enseignant, le docte étant celui qui enseigne les autres. Nous n'avons pas à nous considérer comme responsables d'une manière paternelle les uns des autres comme si, assurés de notre salut, nous avions à nous pencher sur la faiblesse de nous concitoyens. Mais nous devons être tous frères parce que tous enfants du même père qui est dans les cieux. C'est cette relation directe et universelle de tous les hommes et de chaque homme au Père du ciel qui fonde notre relation les uns avec les autres. Tout l'Evangile tiendra dans ce fait que l'amour de Dieu pour nous et l'amour que nous avons les uns pour les autres sont en continuité si profonde qu'ils ne font qu'un et que par conséquent l'unité qu'il y a entre nous vient directement de l'unité que Dieu a voulue entre Lui et nous, elle-même d'ailleurs reposant en définitive sur l'unité qui, à l'intérieur du cœur de Dieu, existe entre le Père, le Fils et l'Esprit Saint. "Qu'ils soient un comme nous sommes un, Toi en Moi, Moi en eux. Qu'eux aussi soient un en nous", dira Jésus à son Père, en parlant de ses disciples à la veille de sa mort.
Par conséquent ce qui établit notre manière d'être les uns avec les autres vient directement du cœur de Dieu. Et c'est parce que Dieu nous aime que nous pouvons et que nous devons nous aimer. L'amour qui nous unit les uns aux autres est directement relié à l'amour que Dieu a pour nous et qui est le débordement même de l'amour trinitaire. C'est pourquoi cette relation "verticale", cette relation de supériorité, cette relation de paternité existe seulement entre Dieu et nous. Il n'y a pas entre les chrétiens de hiérarchie ni du fait de tel ou tel pouvoir qu'on exercerait, ni du fait de tel ou tel privilège que les uns auraient, ni même du fait de la sainteté qui serait plus grande chez certains que chez d'autres, car personne ne peut connaître cette sainteté. D'ailleurs il n'y a qu'une seule sainteté qui est celle de Dieu et nous sommes tous pris dans cette sainteté de Dieu, entourés de toute part par cette sainteté de Dieu qui nous sanctifie, sans que nous soyons aucunement justiciables, sans que nous puissions aucunement nous attribuer à nous-mêmes la sainteté de ce Dieu sanctifiant. Il n'y a donc aucune hiérarchie entre nous sinon celle du Père qui est le Père de tous. C'est pourquoi non seulement nous nous appelons frères mais nous sommes réellement frères, et frères d'une fraternité qui va plus loin que celle de la chair et du sang, plus loin que celle qui nous unit à l'intérieur de nos familles, car la fraternité qu'il y a entre nous vient directement de Dieu qui nous a façonnés, qui nous crée à tout instant et qui non seulement nous crée mais qui nous adopte comme ses enfants, comme semblables à son Fils unique, Jésus, faisant de nous des fils à la manière dont Jésus est son Fils et nous aimant du même amour qu'Il a pour son Fils. Et c'est pour cela que Jésus est venu sur la terre, Lui qui seul est notre docteur, nous enseigner cette vérité sur nous-mêmes et sur Dieu.
Je crois qu'il faut que nous vivions de façon très profonde, très intense, de façon théologale, c'est-à-dire en la fondant en Dieu, et d'une manière très réelle, très concrète, très quotidienne, cette fraternité entre nous. Ce n'est pas seulement une façon de parler, ce n'est pas une vue moderne des choses, c'est le mystère même qui nous unit les uns aux autres en nous unissant à Dieu. Nous sommes si profondément fils de Dieu, cela marque si intensément notre être dans ses racines que nous reconnaissons frères les uns des autres, reconnaissant en chacun cette présence de la vie de Dieu, cette paternité de Dieu qui nous établit fils du Père et donc frères les uns des autres. Nous devons vivre cela comme quelque chose de radical et de très important dans toute notre vie. Nous devrions nous regarder les uns les autres avec ce regard fraternel, avec cette attention fraternelle, avec ce désir d'un partage fraternel, avec cette estime, avec ce respect, avec cette amitié, avec cette tendresse fraternelle. Puisque Dieu nous a tant aimés, aimons-nous les uns les autres.
AMEN