-1LE JEUNE HOMME RICHE

Col 3, 18-4,1 ; Mt 19, 16-30

(14 août 1985)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

C

 

ette rencontre de Jésus avec le jeune homme riche est souvent commenté comme ce qui fonde la distinction entre ce qu'on appellerait les "commandements" : "Tu ne tueras pas ! Tu ne commettras pas d'adultère !" commandements que tout le monde doit observer, qui font partie de la loi commune, qui sont la morale proposée à tous, et puis une voie différente celle des "conseils" qui ne s'adres­serait qu'à quelques-uns, quelques privilégiés dont la vocation particulière, comme celle des apôtres, ferait des gens à part dans la communauté chrétienne, ces conseils étant celui de la pauvreté absolue qui est proposée ici, ou comme dans d'autres textes celui de la chasteté parfaite dans le célibat ou l'obéissance tant à Dieu qu'à des supérieurs humains qui en sont comme les témoins et les transmetteurs de cette vo­lonté de Dieu.

Je ne crois pas qu'il s'agisse de deux voies distinctes qui s'adresseraient à des personnes diffé­rentes. Ce que Jésus dit ici s'adresse à tout le monde et c'est simplement un approfondissement de l'appel que Jésus adresse à tous. Les commandements dont vous remarquerez d'ailleurs que ce ne sont pas seule­ment ceux du Décalogue, mais cela va jusqu'à ce commandement déjà présent dans l'ancien Testament (et c'est pour cela que Jésus peut le proposer à ce jeune juif), mais que Jésus a repris à son compte comme étant le résumé de toute la Loi : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même !", mais c'est aussi le commandement de la charité. Ce que Jésus propose à ce jeune homme et à nous tous c'est donc la voie de la recherche de la justice, de la sainteté, de la conformité à la volonté de Dieu.

Mais voyant ce jeune homme qui s'était ef­forcé de parvenir à cette droiture morale, le Christ sent cependant qu'il n'a pas encore vraiment compris qu'il lui reste quelque chose à faire, alors Jésus lui propose, non pas parce qu'il serait privilégié mais comme à tout le monde à un certain degré de prise de conscience de notre vie avec Dieu, Il lui propose de Le suivre en abandonnant tout. Cette proposition de Jésus pour se mettre à sa suite, si elle est caractéristi­que des vœux que les religieux et les religieuses émettent, ne s'adresse pas à eux seuls. Le détachement est demandé à tout le monde, car en fait, Jésus va le dire tout de suite après, si "on est riche" c'est-à-dire non pas si on a des biens, mais si on s'attache à ces biens de telle sorte qu'ils sont un obstacle pour suivre Jésus, si au moment où Jésus nous dit : "Suis-Moi !" on hésite à le suivre, parce qu'on n'arrive pas à pren­dre du recul par rapport aux biens matériels, aux biens affectifs ou autres, alors on ne pourra pas entrer dans le Royaume des Cieux. C'est ce qui est dit : "Il sera plus difficile à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu", donc le riche qui ne commettrait pas d'adul­tère, de meurtre ni de vol, mais qui ne serai pas déta­ché au point de suivre Jésus, n'entrerait pas dans le Royaume des cieux.

Par conséquent il n'y a pas une voie commune qui serait plus facile et qui éviterait le détachement et puis une voie particulière qui exigerait ce détache­ment. Ce détachement est exigé de tout le monde parce qu'il est impossible de suivre Jésus sans cela. Or seul Jésus nous permet d'atteindre à "Celui qui seul est bon, Dieu". Il n'est pas d'autre bien. Personne n'est bon sinon Dieu seul. Et pour rejoindre Dieu qui est source de toute bonté, qui est source de tout bien, qui est la source de toute vie et qui est le Royaume, Il faut suivre Jésus. Et pour suivre Jésus, il faut ne pas être agrippé, attaché, accroché aux choses de la terre, si légitimes soient-elles. Non pas que nous devions né­cessairement ne rien avoir à nous, ne plus être lié affectivement à personne, mais il faut que, au cœur de tout cet attachement si légitime soit-il, il y ait un déta­chement radical qui nous permette d'aimer assez le Christ pour le suivre, quoi qu'il en coûte et quoi qu'il arrive.

Ceci est donc adressé à nous tous. C'est très exigeant. C'est une exigence qui est littéralement infi­nie, comme tout l'évangile. Déjà dans le discours sur la montagne, Jésus nous propose d'aller au-delà de tout ce qui a été demandé, parce que ce que Jésus nous propose c'est de nous mettre en marche dans une recherche d'amour de Lui-même, c'est-à-dire de Dieu, recherche qui ne nous laissera jamais de cesse et vis-à-vis de laquelle nous ne serons jamais en règle. C'est pourquoi nous ne pouvons pas nous contenter d'ob­server un certain nombre de commandements. Ce qui peut nous faire entrer dans le Royaume de Dieu, c'est cet élan profond du cœur qui nous fait suivre Jésus et qui nous entraînera naturellement à un certain déta­chement qu'il faudra accepter parce qu'on ne peut pas servir deux maîtres. Demandons que dans notre vie telle qu'elle est et au milieu des responsabilités qui sont les nôtres il y ait cette grâce d'un certain recul par rapport à tout ce qui n'est pas Dieu pour pouvoir ai­mer Dieu plus que le reste, afin d'avoir en nous la source de l'amour véritable, Celui qui seul est bon et seul peut nous rendre capable d'aimer en vérité.

 

AMEN