HEUREUX ES-TU, SIMON !

Col 2, 6-10 ; Mt 16, 13-20

(27 juillet 1985)

Homélie du Frère Michel MORIN

I

 

l y a dans cet évangile bien connu trois éléments fondamentaux, essentiels et non séparables de notre foi. Le premier c'est évidemment cette ad­hésion spontanée du cœur, et donc de tout l'être, à la personne du Christ, le Fils du Dieu vivant, ce Dieu qui s'est manifesté par sa création, qui s'est manifesté par les débuts de l'histoire du salut à travers le peuple d'Israël, et ce Dieu vivant éternellement qui a pris vie dans la chair mortelle, dans la personne du Christ, l'Oint, Celui qui a été envoyé "pour révéler le mystère caché depuis bien avant la création du monde." C'est le premier élément, cette adhésion intime, person­nelle, au Christ comme Le Fils de Dieu, comme Dieu Lui-même, Dieu vivant qui est source de notre propre vie, notre vie terrestre, notre vie dans la création, mais plus encore notre vie éternelle.

Le deuxième élément, c'est le bonheur. Lors­que Pierre a professé cette foi, le Christ, immédiate­ment, lui a dit : "Heureux !" ce mot qui reviendra très souvent, à plusieurs reprises dans la prédication du Christ et spécialement dans l'admirable texte des Béatitudes, adressé, justement, aux apôtres. Heureux parce que ce que tu viens de proclamer, ce que ton cœur vient de croire et de dire, ne vient pas de toi-même, mais vient du Père, vient justement du Dieu vivant, de ce Dieu éternel qui a donné le Christ dans la chair humaine pour que toute chair humaine puisse le reconnaître et en être heureux. On a l'impression que le premier effet de l'adhésion au Christ, de la foi au mystère du salut, c'est le bonheur. Ce ne sont pas d'abord les exigences, ce n'est pas d'abord l'accom­plissement de la Loi, ce n'est pas d'abord un certain style de vie, c'est le bonheur : "Heureux es-tu, Simon-Pierre !" parce que ta vie humaine est tout d'un coup envahie, imprégnée, transformée, scellée, solidifiée dans la présence de Dieu et dans l'action de son Fils.

Et le troisième élément qui va lier, pour tou­jours, l'adhésion personnelle, la présence du Christ et le bonheur de l'homme, c'est l'Église. "Heureux es-tu, Simon, tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église !" Le Christ a bâti son Église sur le bonheur de Simon-Pierre, ce bonheur qui était la reconnaissance du Christ Lui-même venant pour être la pierre angu­laire de la Jérusalem nouvelle qui serait composée, qui serait bâtie de tous les hommes devenus "des pierres vivantes" de la chair divinisée par la présence de Dieu. Ceci est très important pour nous-mêmes aujourd'hui. Notre adhésion à la foi au Christ doit nous rendre heureux. Si ce n'est pas cela c'est qu'elle est extrêmement limitée, peut-être même qu'elle n'est pas une adhésion à la personne du Christ, mais sim­plement un style de vie dans la mouvance d'une culture venant de l'évangile. Cela ne rend pas forcé­ment heureux, cela fait vivre peut-être dans une cer­taine droiture mais ce n'est pas suffisant pour être disciple du Christ. Si notre foi ne nous rend pas fon­damentalement heureux, quels que soient d'ailleurs les événements de notre vie, même s'ils sont malheureux, si nous ne ressentons pas ce tressaillement d'allé­gresse au fond de nous-mêmes, au fond de notre être, dans notre prière, dans notre recherche du visage de Dieu ou dans notre souffrance, c'est que nous ne sommes pas encore entrés au plus profond du mystère de l'évangile qui est un mystère de bonheur, du bon­heur même de Dieu, manifesté, donné par Celui qui la liturgie proclame : "Saint et bienheureux Jésus-Christ." Et ce bonheur n'est pas un bonheur personnel, individuel, une dévotion particulière de soi-même vis-à-vis de son Dieu qui serait le sien propre, c'est un bonheur dans l'Église, dans cette Église qui est justement le rassemblement de tous les hommes qui ont été, un instant, séduits par le visage du Christ, qui trouvent là leur joie profonde, et comme toute joie vraie qui veulent qu'elle rayonne les uns avec les autres, au cœur même de l'Église, mais aussi comme une lumière dans cette Église, à travers ses vitraux, vers la nuit du monde.

Et d'ailleurs, n'est-ce pas cela que l'apôtre Paul redisait, à sa façon, aux Colossiens :"Le Christ Seigneur, c'est en Lui qu'il vous faut marcher, enraci­nés et édifiés en Lui, appuyés sur la foi, telle qu'on vous l'a enseignée, et débordant d'action de grâce." Enracinés dans la foi, c'est l'adhésion personnelle "telle qu'on vous l'a enseignée", c'est la tradition de l'Église qui transmet cette foi, c'est-à-dire le bonheur de connaître Dieu et de vivre en sa présence. Et cela est un débordement d'action de grâce et un déborde­ment de joie.

Frères et sœurs, notre foi est peut-être une foi trop rationnelle, trop intellectuelle. Nous l'analysons, nous essayons de la mettre en pratique, ce qui est une bonne chose. Mais est-ce qu'elle est vraiment ce foyer d'un bonheur incandescent qui nous consume, qui nous brûle sans nous détruire ? qui devient cette flamme du Buisson Ardent qui, peut-être si vraiment elle vient de Dieu, permettra à des hommes de se dé­chausser de tout ce qui les tient attachés à la lourdeur de la terre et du monde, pour qu'ils puissent s'avancer vers ce mystère et essayer de voir même s'ils ne com­prennent pas.

Et également notre attitude vis-à-vis de l'Église. Nous traitons parfois l'Église de façon extrê­mement systématique, de façon critique. Nous la traitons comme une sorte d'organisation qui devrait nous faire vivre, vis-à-vis de laquelle nous aurions des comptes à rendre ou qui aurait des comptes à nous rendre. Non ! Le lien fondamental de l'Église, c'est d'être fondée dans la foi de Pierre, c'est-à-dire dans son bonheur d'être attaché au Christ. Et comme l'Église est un objet de foi, son adhésion, son atta­chement pour nous, doit être source de joie. Si nous ne sommes pas heureux d'être dans l'Église, c'est que nous ne sommes pas fondés sur la foi de Pierre. Si nous ne sommes pas heureux de participer réellement du Dieu vivant qui fonde l'Église et qui, seul, la cons­truit c'est que nous ne sommes pas encore entrés dans ce mystère de l'Église. Nous n'en sommes encore qu'au seuil, et elle reste pour nous comme une sorte d'étrangère, vis-à-vis de laquelle on peut se poser des questions, on peut avoir des sentiments d'amertume, de désolation, d'incompréhension. Et là encore, quel­les que soient les misères de l'Église, quelles que soient ses vicissitudes, quelles que soient ses blessu­res dans le cœur des autres, ou plus encore peut-être dans notre propre cœur, il s'agit encore de la vivre comme une adhésion au mystère du Christ présent aujourd'hui, toujours fondée sur la foi de Pierre, et de cette Église doit jaillir l'hymne d'action de grâce, doit jaillir la joie. Une Église qui ne serait pas joyeuse, heureuse d'être elle-même au milieu du monde serait une Église qui n'aurait rien à donner à ce monde.

Alors, puisque nous célébrons maintenant, dans le sacrifice de la Pâque, notre adhésion au mys­tère du Christ, puisque nous célébrons ce sacrifice dans l'Église de Pierre, et que c'est le sacrifice d'action de grâce, que vraiment Il nous renouvelle et que ces trois éléments de fol, de bonheur et de sens de l'Église construisent, aujourd'hui, notre être chrétien.

 

AMEN