OUVREZ L'ŒIL ET LE BON !
Mi 7, 1-2+ 7-9, Mt 6, 16-23
(6 juin 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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es versets d'évangile que nous venons d'entendre sont parmi les versets dont nous nous accommodons le mieux, mais pour notre plus grand malheur. En effet, le Christ commence par nous dire que quand on veut jeûner, il faut non pas le faire de façon ostentatoire en se donnant des traits tirés, mais au contraire de telle sorte que les hommes ne s'aperçoivent de rien. Et nous en tirons cette conclusion qui, apparemment, est inoffensive : il s'agit donc de pratiquer sa piété et ses bonnes œuvres en douce, et ainsi, de façon non ostentatoire, de s'accumuler un certain nombre de mérites qui nous vaudront le paradis. Alors, quand arrive la parabole sur le trésor, on se dit : "Voilà, c'est bien ce qu'il faut faire, c'est accumuler de façon personnelle une petite réserve secrète de perfection à laquelle on aspire, vers laquelle on soupire, et qui nous donnera la clé du trésor du paradis." Je crois qu'il ne faut pas trop se laisser gagner par cette manière de comprendre la parole de Jésus.
Jésus dit aussitôt après : "Il faut ouvrir l'œil et le bon !" et je crois que c'est une recommandation extrêmement nécessaire. L'hypocrisie ne commence pas simplement quand on veut paraître davantage aux yeux des autres, cela c'est une hypocrisie tout à fait banale, et à la limite inoffensive, parce que le ridicule finit bien toujours par tuer et l'on finit vite par s'apercevoir que c'est de l'hypocrisie, que les grands airs qu'on se donne ne recouvrent rien de solide. On arrive à déjouer ce piège de l'hypocrisie extérieure. Mais une certaine hypocrisie intérieure, c'est beaucoup plus redoutable.
Je crois que quand le Christ nous parle du secret trésor, c'est comme s'Il nous disait : Quand l'homme se trouve en face de lui-même ou en face de Dieu il a toujours envie de se construire un visage idéal, a toujours envie de se construire un personnage spirituel qu'il sculpte, qu'il taille avec amour. Il n'y a qu'à regarder nos confessions. "Voilà l'idéal que je m'étais fixé, et je n'y suis pas arrivé. Venir me confesser ne sert donc à rien.'' Mais tout cela n'a aucun intérêt, car le problème n'est pas de nous conformer à un idéal que nous nous fabriquerions par nous-mêmes : cela c'est de l'hypocrisie, du mensonge vis-à-vis de nous-même. Le problème, c'est de savoir que l'idéal, c'est Dieu qui le façonne pour nous, c'est Dieu qui en est maître. C'est pour cela qu'il y a un trésor au fond de notre cœur, non pas des idées que nous nous faisons sur nous-mêmes, cela est aussi périssable que tout le reste, mais, si je puis dire, le rêve du cœur de Dieu sur nous-mêmes. A ce compte-là, notre vie, et nous reconnaîtrons bien tous les malheurs et toutes les misères qui y sont mêlées, notre vie quelle qu'elle soit, aura pour préférence non plus une sorte d'idéal que nous nous serions fixé à nous-mêmes, mais l'idéal que Dieu a pour nous, et qui est infiniment plus grand, infiniment plus beau que ce que nous pouvons rêver pour nous-mêmes.
On comprend alors pourquoi le Christ nous dit : "La lampe du corps c'est l'œil". Cela ne signifie pas une sorte d'hygiène du regard, Mais cela veut dire de quelle nature est la lumière de notre œil. Est-ce que c'est simplement un regard humaniste sur nous-mêmes ? Ou bien est-ce que la lampe du corps qui est en nous c'est le regard de Dieu sur nous ? C'est tout autre chose. Ce n'est plus nous qui sommes source de lumière à nous-mêmes comme nous le voudrions tellement mais c'est Dieu qui éclaire au fond de notre cœur. A ce moment-là sans doute, nous verrons des choses que nous n'aurions pas envie de voir. Peut-être même que nous verrons bien mieux notre péché, mais alors nous saurons que, si nous le voyons, c'est par grâce et c'est par miséricorde. Et peut-être qu'au moment même où nous mettrons le doigt, le plus fortement, le plus cruellement sur notre péché, nous mettrons le doigt sur la miséricorde de Dieu.
AMEN