SI TU TE FÂCHES
Mi 2, 12-13 et 4, 1-5 ; Mt 5, 20-26
(29 mai 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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e programme de vie chrétienne qu'on appelle le discours sur la montagne se présente comme un approfondissement d'exigences transmises par la loi ancienne. Cette loi ancienne fixait un certain nombre de limites à ne pas franchir, à ne pas transgresser Jésus va appeler ses disciples, c'est-à-dire nous, à un affinement beaucoup plus grand de notre cœur, de notre conception de la vie, La Loi disait : "Tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne commettras pas d'adultère !" Ces principes élémentaires sont nécessaires pour une vie en communauté fraternelle, mais Jésus nous demande d'aller beaucoup plus loin.
Il nous révèle tout d'abord, qu'il y a des manières d'attaquer, et peut-être même spirituellement en un certain sens, de tuer quelque chose dans le cœur de notre frère, qui sont plus subtiles mais non moins efficaces que le meurtre proprement dit. Insulter son frère, le maudire, le rejeter loin de notre cœur, c'est déjà, en quelque sorte, briser, tuer quelque chose en lui. C'est pourquoi le Christ est si sévère. "Si tu te fâches avec ton frère," si tu as avec lui une dispute grave, profonde, il faudra que "tu en répondes devant le tribunal de Dieu." Et si tu vas jusqu'à maudire ton frère, c'est-à-dire le rejeter de ton cœur, établir, entre lui et toi, une barrière qu'il ne pourra plus franchir et que tu ne voudras plus jamais ouvrir, à ce moment-là, c'est même "dans la géhenne de feu que tu devras en répondre."
Le Christ prend donc cela très au sérieux et Il nous invite à comprendre que la loi véritable de l'amour va infiniment plus loin que quelques barrières strictes qu'il ne faut absolument pas franchir. C'est à tout instant que nous nous trouvons confrontés à cette exigence d'ouverture, d'accueil, de compréhension, à cette exigence de pardon aussi, car s'il y a quelque chose de cassé entre mon frère et moi, il y a la nécessité de la réconciliation et du pardon. Et là aussi, le Christ pousse son exigence beaucoup plus loin qu'on ne le penserait au premier abord. Il ne nous demande pas seulement de nous réconcilier avec ceux contre qui nous avons quelque chose, à l'égard de qui nous avons un ressentiment, mais il nous demande aussi de prendre nous-mêmes l'initiative de nous réconcilier avec ceux-là même qui ont quelque chose contre nous. Même avec ceux que nous aimons mais qui ne nous aiment pas, nous devons faire le premier pas pour rétablir avec eux la paix, l'amour et la relation fraternelle.
Autrement dit, il est si important de vivre en frères, que le problème n'est pas de savoir qui a tort, qui a raison, qui est coupable ou qui est innocent quelle que soit la culpabilité, et d'ailleurs il est souvent bien difficile d'établir les responsabilités des uns et des autres, à partir du moment où il y a eu une rupture, à partir du moment où il y a un fossé qui s'est établi entre mon frère et moi, je dois prendre l'initiative d'aller me réconcilier avec lui, parce que ce n'est pas seulement une question de justice c'est une question de vie. Nous devons vivre en communion l'un avec l'autre et quelles que soient les responsabilités de cette rupture de communion, il faut que cette communion soit rétablie. Et il n'y a pas de prière possible, il n'y a pas de rencontre avec Dieu possible, si nous n'avons pas d'abord, rétabli cette communion avec nos frères. "Si tu présentes ton offrande devant l'autel et que ton frère a quelque chose contre toi, va d'abord te réconcilier avec lui." C'est la raison pour laquelle, dès les débuts de l'Église, le baiser de paix, ce geste de réconciliation, ce geste qui est expressif de quelque chose de tellement profond en nous qui est la réalité de la communion fraternelle avec ceux qui nous entourent, ce geste du baiser de paix a fait partie de la liturgie eucharistique comme un accomplissement de ce que le Christ nous demande dans cette page d'évangile.
Il faut donc situer l'exigence du Christ à cette profondeur dans notre cœur. Nous devons nous aimer. Ce n'est pas simplement un souhait, ce n'est pas seulement une chose qui facilite les relations humaines. C'est l'essence même de l'Église, l'essence même de ce que le Christ est venu nous apporter. Nous sommes faits pour vivre en communion les uns avec les autres et nous ne pouvons pas avoir de cesse tant que cette communion n'est pas explicitement réalisée entre nous.
Ceci est sans limites, car nous n'approfondissons jamais assez nos relations les uns avec les autres. Nous ne nous aimons jamais assez profondément, nous n'ouvrons pas les yeux avec assez d'amour et de perspicacité de l'amour sur ceux qui nous entourent, et par conséquent, nous pouvons toujours, nous devons toujours aller plus loin pour essayer de répondre à cet appel du Christ, afin de nous aimer les uns les autres comme Lui-même nous a aimés.
AMEN