LE SEL DE LA TERRE

Mi 2, 1-2+7-9+10 b ; Mt 5, 13-19

(28 mai 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

A

 

vec la reprise du temps ordinaire, nous ve­nons de recommencer la lecture cursive de l'évangile de saint Matthieu. Nous avons entendu le sermon sur la montagne. Le Christ inau­gure sa prédication, inaugure l'annonce du Royaume par la proclamation du bonheur. Etre chrétien, c'est laisser résonner en nous la Parole du Christ, de telle sorte qu'elle nous dévoile notre véritable bonheur.

Mais on pourrait s'attendre à ce que le Christ, après avoir donné le programme des béatitudes, dé­veloppe davantage ce que nous devrions faire, la ma­nière dont nous devrions, au jour le jour, gérer notre comportement de chrétien. Or il n'en est rien. Jésus dit : "Vous êtes le sel de la terre ! Vous êtes la lumière du monde !" Remarquez bien le Seigneur aurait pu dire : "Mes paroles, mes béatitudes sont le sel de la terre, sont la lumière du monde." Mais Il ne dit pas cela du tout. Après avoir dit aux gens qu'ils sont bienheureux du bonheur que vient leur apporter Dieu, après leur avoir, pour ainsi dire, annoncé le cœur même de son évangile, Il s'adresse aux gens et leur dit : "Vous êtes le sel de la terre ! Vous êtes la lumière du monde !" Ceci doit éveiller notre cœur en deux directions. La première c'est que le Christ ne vient pas annoncer sa parole et puis nous dire : "Essayez de vous débrouiller avec cela." Mais le Christ vient, au milieu de son peuple, pour que nous nous appropriions sa Parole. Le but du Christ c'est que la Parole elle-même qu'Il ap­porte soir la nôtre. Il ne la garde pas pour Lui. Il ne se place pas au milieu de nous comme la lumière du monde ou comme le sel de la terre. Il dit "vous" au sens où Il nous donne cette parole pour qu'elle de­vienne vraiment nôtre. Dans toute l'évangélisation que le Christ a faite sur les chemins de Galilée et dans ses divers séjours à Jérusalem, son seul souci c'était vrai­ment que sa parole entre dans le cœur de ses disciples. Lui qui est la Parole de Dieu n'avait qu'une envie, c'était d'habiter le cœur de ses auditeurs. Et la manière dont les mots rentraient dans l'intelligence, dans le cœur et dans la volonté des gens, n'était pas un simple processus de compréhension de mots, mais c'était, petit à petit, le Christ Lui-même qui rentrait dans leur cœur à travers les mots qu'Il disait et qu'Il donnait. C'est cela le grand mystère de l'annonce de l'évangile. Le Christ est la Parole de Dieu, mais la Parole de Dieu est efficace. Quand elle entre dans le cœur de quelqu'un, c'est le Verbe Lui-même, c'est le Christ Lui-même qui vient pour y faire sa demeure.

Vous comprenez que, dans cette perspective-là, cela change complètement le sens de la parole que le Christ nous adresse en disant : "Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde !" Cela ne veut pas dire que nous sommes des exemples par nous-mêmes. Il suffit de nous voir vivre nous-mêmes, nous nous connaissons assez pour savoir que nous ne sommes pas la lumière du monde à cause des actes de vertu ou de sagesse que nous pourrions poser. Si le Christ nous dit : "Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde !" c'est parce qu'Il est déjà dans le cœur de ceux à qui Il s'adresse Par conséquent, nous son Église, nous sommes sel de la terre et lu­mière du monde, non pas à cause de nous mais à cause de Lui, à cause du fait précisément qu'Il a voulu habiter parmi nous. Par conséquent, en aucun cas, nous ne pouvons nous glorifier de la grâce qui nous a été faite. Cela ne nous appartient pas. Ce n'est plus nous qui vivons, c'est le Christ qui vit en nous. Ce n'est plus nous qui parlons, c'est l'évangile qui parle en nous, qui devrait parler en nous. C'est pour cela que nous n'avons pas du tout à nous glorifier, au contraire. Nous n'avons qu'à laisser briller la lumière de l'évangile et laisser les paroles du Seigneur saler le monde à travers nous.

Qu'en redécouvrant ces paroles, nous ne les lisions pas comme des choses usées, connues et dé­monétisées, mais que nous en reconnaissions toute la saveur, toute la force et toute la lumière. Que ces pa­roles, en apparence si simples, réveillent en nous ce sens de ce que nous sommes : nous ne sommes rien, mais nous sommes habités par la Parole de Dieu, et cette Parole nous éclaire, nous donne de la saveur, la saveur de Dieu dans notre vie, et non pas pour que nous en tirions gloire ou supériorité, mais afin que nous-mêmes, nous reconnaissions l'œuvre de Dieu en nous.

 

AMEN