ASSURANCE ET VIGILANCE

Ap 22, 16-17 + 20-21 ; Mt 24, 45-51

(27 novembre 2009)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

En état de vigilance

F

 

rères et sœurs, quand le Seigneur veut faire comprendre à ses disciples l'attitude fondamentale qu'ils doivent avoir dans leur vie de disciples, cela se résume en un seul mot : la vigilance. La vigilance est une vertu très rare aujourd'hui qui est généralement remplacée par l'assurance. L'assurance c'est : quelqu'un d'autre veille pour vous, si vous faites des bêtises, si vous provoquez des dégâts dans un accident, ne vous en faites pas, si vous avez manqué de vigilance, c'est sans importance, on vous assure. Aussi, les gens disent : de toute façon, je suis assuré ! C'est l'horreur, parce que c'est comme si l'assurance permettait de ne pas être vigilant. Or précisément Jésus ne donne pas d'assurances à ses disciples, mais il veut que eux-mêmes soient vigilants.

La vigilance est un état assez spécial. On trouve cela même chez les animaux : c'est la manière d'être aux aguets par rapport à tout ce qui peut se produire autour d'eux. L'animal, on le remarque, il est là avec la tête qui regarde, qui bouge dans tous les sens et les yeux qui sont inquiets, qui essaient de scruter ce qui pourrait arriver. La vigilance est sans doute l'état le plus extatique déjà chez les animaux, mais chez l'homme aussi. Extase veut dire : sortir de soi. Bien sûr, chez les animaux, mais surtout chez l'homme, la vigilance a comme but de préserver sa vie, de se préserver dans la durée. Mais on ne se retrouve qu'en se quittant, qu'en s'ouvrant à la présence de tout ce qui peut surgir et de tout ce qui peut arriver. C'est donc une vertu curieuse que la vigilance, c'est la vertu de ceux qui savent que l'histoire n'est pas toute faite, toute cuite et tout écrite. C'est la vertu de ceux qui devinent que dans tout moment de la vie, il y a quelque chose d'inattendu qui peut surgir. C'est assez proche de la publicité : il se passe toujours quelque chose à la samaritaine ! C'est le fait qu'à tout moment dans notre vie, quelque chose peut surgir, pas seulement la mort comme on le dira après, mais avant même la mort, tout espace de temps, tout espace de vie est l'objet de quelque chose de nouveau et d'inattendu.

Je voudrais simplement évoquer à propos de cette vigilance un petit mot de cet écrivain anglais très drôle, Chesterton, qui était opposé et réticent vis-à-vis de son ennemi numéro un, avec qui il s'entendait bien d'ailleurs, qui était Bernard Shaw. Bernard Shaw était complètement désabusé, humoriste mais noir, tandis que Chesterton était chrétien, encore plus humoriste que Bernard Shaw si c'est possible, et il disait un jour ceci : "Comparez les statues de saints sur les portails de nos cathédrales avec les statues des bouddhas dans les temples indiens". Qu'est-ce qui est frappant ? Le bouddha est aussi bien sculpté que les saints qui sont sur les façades des cathédrales, mais le bouddha n'a pas de regard. Il est complètement fermé et tout est replié sur soi. Cela ne veut pas dire qu'il n'attend rien, mais sa vigilance est intérieure et au fond, il n'y a que le repli sur soi qui l'intéresse. Tandis que lorsqu'on regarde les saints des cathédrales, ils ont le regard complètement écarquillé, complètement ouvert. On a l'impression qu'ils sont émerveillés par ce qui peut arriver, peut-être simplement par le flot des gens qui passent à leurs pieds sans se rendre compte de l'endroit où ils entrent. Chesterton disait : c'est exactement l'originalité du christianisme qui ne se vit pas les yeux fermés, mais les yeux grand ouverts. Non pas les yeux grand ouverts de la concierge qui regarde par la fenêtre pour savoir qui arrive, ce n'est pas nécessairement la meilleure curiosité. Mais il s'agit de la curiosité qui consiste à s'ouvrir à tout ce qui peut arriver dans notre histoire et dans notre vie.

Quand nous entrons dans le temps de l'Avent, dans ce temps de veille et de vigilance, c'est cela qu'il faut redécouvrir et remettre en place dans notre cœur.

 

AMEN