LES DEUX MÉMOIRES

Ap 20, 1-4 ; Mt 24, 1-14

(19 novembre 2009)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, quand on entend cette parole de l'évangile, on est rempli d'inquiétude, d'angoisse, en se demandant pourquoi le Seigneur tient de tels propos.

Je voudrais aujourd'hui attirer votre attention, et je crois que cela intéresse un certain nombre d'entre vous, sur le fait que ce texte nous apprend ce qu'est la mémoire. En effet, quand on lit ce texte, on se trouve en face de deux sortes de mémoires. La première mémoire c'est celle qui est évoquée par le Temple. Qu'est-ce que le Temple ? c'est une bâtisse en pierre, très ornée, monumentale, qui servait à rappeler comme de l'extérieur la puissance des œuvres de salut que Dieu avait opéré pour son peuple. C'est la mémoire monumentale. Toutes les civilisations, tous les peuples ont toujours essayé dès qu'ils ont eu les moyens techniques convenables d'illustrer et de fonder leur histoire dans une mémoire que sont l'architecture, les grands monuments religieux ou civils, les statues, les peintures, les livres. Bref, tout cet ensemble de monuments extérieurs à nous, gravés dans la pierre, dans le bronze et qui sont censés nous rappeler presque malgré nous ce qui s'est passé auparavant.

Vous aurez remarqué que Jésus est assez sceptique et même très critique sur ce genre de mémoire. Il leur déclare tout simplement qu'il n'en restera rien ! Ce que le Temple voulait imposer comme mémoire, les pierres elles-mêmes vont s'effondrer et aujourd'hui, et certains d'entre vous le savent, c'est ce qui fait le désespoir des archéologues israéliens, c'est qu'ils cherchent sans arrêt pour essayer de retrouver les plus anciens vestiges du Temple et des constructions israélites, et la plupart du temps, on ne trouve que quelques murs de fondations qui n'ont pas tout le prestige de la mémoire qu'on attendrait voir évoquer par eux.

Aussitôt, Jésus convie ses disciples à une autre mémoire : la mémoire de la parole vivante. C'est un autre type de mémoire. Apparemment, il n'y a rien de plus léger, de plus subtil et de plus éphémère que la parole vivante. Comme on le dit : les paroles s'envolent. Quand on a entendu quelque chose, cela rentre souvent par un oreille et cela ressort aussitôt par l'autre oreille ! Evidemment, quand on considère ce genre de mémoire, la mémoire des paroles, la mémoire des aveux, des confidences, la mémoire de toutes les paroles très importantes que l'on a entendu dans sa vie, on se rend compte que cette mémoire-là est extrêmement fragile car il n'y a pas de traces. Et pourtant Jésus dit : moi je vais vous donner une véritable mémoire de ce qui va arriver, non plus des pierres ou des statues, non plus même des éléments concrets, mais une parole vivante qui va construire votre cœur, votre vie et votre avenir.

Dans cet évangile qui devrait susciter chez nous une sorte d'inquiétude, en réalité, il y a une sorte de tournant dans la compréhension de l'homme face à cette question du passé et de la mémoire. Ce ne sont plus les monuments, même s'ils gardent leur importance, même si on est toujours heureux d'avoir de beaux monuments, quand on est dans cette église, on l'apprécie d'autant, mais on passe d'un certain régime du monument comme une mémoire extérieure à la construction de la mémoire par la parole vivante, à une mémoire intérieure. C'est très important. La mémoire ne consiste pas simplement à retenir la table de multiplication ou de réciter par cœur des colonnes du Larousse en respectant l'ordre alphabétique. La mémoire, c'est cette lente maturation intérieure en nous, de toutes les paroles et de toutes les grandes choses qui peuvent se dire dans l'humanité. La vraie mémoire de l'humanité elle est là, elle est dans les cœurs, elle est dans la vie des gens. Chacun d'entre nous porte par sa mémoire quelque chose de l'héritage qu'il a reçu depuis sa petite enfance qui l'a fait grandir et mûrir. C'est pour cela qu'aujourd'hui quand on est confronté à certaines maladies, la perte de la mémoire nous paraît une chose si terrible parce qu'elle est quasiment assimilée à une perte d'identité. Pourquoi ? parce que la mémoire est ce qui nous structure intérieurement. C'est cela que Jésus veut dire quand il dit : faites attention maintenant, gardez en mémoire ce que je vais vous dire. Peut-être qu'apparemment vous-mêmes vous serez menacés dans votre vie, mais les paroles que je vous dis, la promesse de la résurrection, la promesse du Royaume, de la vie éternelle, témoins de mon amour et de mon salut, cela durera en vous.

Frères et sœurs, soyons de véritables témoins de cette mémoire intérieure à la fois dans nos familles, dans la société et dans notre vie de foi. Que nous considérions que les véritables pierres qui construisent notre cœur et notre vie sont toutes ces paroles si importantes, si vivantes, parfois apparemment si fragiles, mais qui ont constitué et qui continuent encore à nous donner notre véritable identité à la fois comme être humains et au plan religieux comme fils de Dieu.

 

AMEN