DIEU N'EST JAMAIS À L'HEURE
Ap 20, 1-4 et 21, 1-3 ; Mt 24, 37-51
(29 novembre 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e voudrais profiter de ce que frère Jean-Philippe n'est pas là aujourd'hui, mais vous penserez peut-être que je ne suis pas mieux placé que lui pour vous dire cette chose-là, pour vous dire une vérité fondamentale du mystère chrétien. Cette vérité fondamentale de la vie de l'Église, c'est que Dieu n'est jamais à l'heure. Dieu n'est absolument jamais à l'heure, et c'est la raison pour laquelle c'est si difficile de vivre dans l'Église. Cela ne tient pas seulement à Saint Jean de Malte, ça tient au Royaume de Dieu, car voyez-vous pour comprendre la fin des temps il faut la revivre à travers toutes ces paraboles qui ont accompagné nos eucharisties de ce temps. D'une certaine manière les deux que nous venons de lire aujourd'hui, qui sont en apparence complètement contradictoires, sont peut-être les plus éclairantes.
Aux jours de Noé, Dieu n'était pas à l'heure. Je crois même que, à part Noé, pratiquement tous les gens ont pensé qu'Il était en avance, c'est-à-dire que personne ne se doutait de rien. On continuait à manger et à vivre, à boire et à prendre du bon temps comme avant. Or Dieu est arrivé trop tôt.
Dans la parabole du maître qui revient à la maison, précisément ce qui est gênant c'est qu'il arrive trop tard. Normalement Il devrait arriver le soir pour passer tranquillement la nuit à la maison et que les serviteurs puissent se coucher très vite. Tandis que là, il arrive aussi par surprise, mais il arrive trop tard au milieu de la nuit.
C'est exactement cela le problème de la fin des temps. Le problème de la fin des temps ce n'est pas un problème d'usure, comme on le croit souvent. Ce n'est pas qu'un beau jour il n'y aura plus d'énergie, parce qu'après tout ça ne ferait pas de problème à Dieu de faire tenir ce monde dans une énergie supplémentaire. Ce n'est pas non plus pour des raisons comme les nôtres, parce que nous en avons assez de vivre en ce monde. La fin du monde c'est uniquement une énigme pour le cœur de l'homme et pour tout être, parce que, d'une certaine manière, c'est une énigme dans le cœur de Dieu. Si je puis m'exprimer ainsi, Dieu est divisé entre l'impatience et la miséricorde. C'est pour cela qu'on ne sait pas quand Il reviendra.
Il est d'abord impatient. Je crois que Dieu est très impatient que tout le monde soit rassemblé, qu'Il soit tout en tous. Le cœur de Dieu n'a qu'un désir : c'est que l'histoire de ce monde soit parvenue à sa plénitude. Et c'est pourquoi, Il hâte le temps, Il accélère le cours de l'histoire, Il fait vite : "En temps voulu, j'agirai vite !" Cela c'est le premier aspect du mystère de Dieu. D'une certaine manière, si ça ne tenait qu'à Dieu, il y a longtemps que ce serait arrivé.
Mais en même temps, Dieu est divisé car Il est miséricordieux et Il ne peut pas provoquer de malheur. Il veut essayer de perdre le moins de choses possible. Par conséquent, Il est patient, Il fait exprès d'arriver en retard, Il fait exprès de se faire attendre parce que, comme cela, Il donne comme le dit à plusieurs reprises la Bible, Il donne "un espace de repentir" au pécheur. C'est pour cela que Dieu n'est jamais à l'heure C'est pour cela qu'Il est à la fois en avance, à la fois en retard. C'est pourquoi dans notre "monde de fous", nous faisons exactement la même constatation. Dieu n'arrive jamais à l'heure. Dieu vient toujours trop tôt, car quand Il arrive, nous ne nous en apercevons pas. Nous sommes toujours un peu bêtes comme Jacob qui dit à la fin : "En vérité, Dieu était là, et je ne m'en suis pas aperçu !" Regardez dans votre propre vie le nombre de fois où Dieu est venu et sur le moment vous ne vous en êtes pas rendu compte. Et en même temps, Dieu est en retard car je crois que dans sa délicatesse, Il sait que nous aussi nous sommes très impatients, que nous ne supportons pas d'attendre une demi-heure, par conséquent nous supportons mal d'attendre sa venue. Alors il a cette invention merveilleuse, c'est de laisser en nous un désir très fort. Et au fond, le signe le plus beau et le plus grand de la certitude qu'Il viendra c'est le désir si fort que nous avons de le rencontrer, c'est le fait que Dieu a mis en nous le désir de Lui.
Alors qu'en ce temps où nous réfléchissons sur le mystère de l'accomplissement de toute chose, je crois qu'il y aura d'ailleurs bien des occasions de nous en rappeler souvenons-nous que Dieu n'est jamais à l'heure, et essayons de voir, à tout moment, comment Il est à la fois en avance et en retard, et comment nous pouvons discerner ce merveilleux instant de chaque moment du temps dans lequel s'ouvre quelque chose qui est plus grand que le temps : la présence de Dieu qui est vraiment Emmanuel, Dieu avec nous.
AMEN