JÉSUS CHASSE LES VENDEURS DU TEMPLE

Sg 1, 16-2, 9 ; Mt 21, 12-22

(16 août 1984)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

D

 

ans cette scène où Jésus chasse les vendeurs du Temple, nous voyons s'opposer deux conceptions non seulement de la foi, de la religion, du culte, mais plus profondément deux conceptions de la vie. Non seulement Jésus veut exclure du Temple de Dieu le commerce, toute cette manière de vouloir offrir des sacrifices à prix d'argent, de vouloir, en quelque sorte obtenir la grâce de Dieu par des moyens concrets qui obligeraient Dieu à répondre donnant-donnant (Je t'offre un sacrifice, tu me donneras ta grâce), toute cette conception d'une foi commerciale, mercantile où il y a constamment doit et avoir, récompense ou punition pour les oeuvres que l'on a accomplies, non seulement le Christ chasse du Temple ces vendeurs qui sont le symbole d'une religion mercantile, mais Il s'entoure de toutes les valeurs qu'Il veut promouvoir.

D'abord les pauvres, les aveugles et les boiteux qui s'approchent de Lui dans le Temple à la place des commerçants qu'Il vient d'en chasser. Et ces aveugles et ces boiteux, Il les guérit parce que la valeur centrale de la foi et du culte, c'est la miséricorde, c'est la tendresse, c'est la proximité avec les pauvres. Ensuite, ce sont les enfants, les enfants qui-viennent spontanément autour du Christ et qui se mettent à crier : "Hosanna au Fils de David !" Eux qui sont encore à peine initiés à la vie, déjà ils ont l'intuition, ils savent discerner que Jésus est le Messie, puisque le titre de Fils de David est équivalent à Messie. Et devant le scandale des gens sages qui veulent que Jésus fasse taire ces enfants, Jésus affirme que c'est de la bouche des tout-petits, des enfants, des nourrissons que sort la louange de Dieu.

Louange, miséricorde, les enfants, les petits, les pauvres, voilà les véritables valeurs que Jésus veut instaurer dans le temple de Dieu, celles auxquelles Il veut donner plein droit de cité dans la maison du Seigneur.

Cette opposition entre les fausses valeurs, cette religion de droit et avoir, de comptabilité, fusse une comptabilité morale ou spirituelle et la religion de la spontanéité des enfants qui ouvrent les yeux devant le mystère, cette opposition c'est aussi celle qu'évoquait le livre de la Sagesse qui nous donnait la description de la conception du monde que se font les impies, les impies ne croient pas à ces valeurs que représentent les enfants, les pauvres, la louange et la miséricorde. Les impies croient que tout est temporaire, que rien ne dure, que la vie s'achève dans le néant, Et c'est pourquoi ils pensent qu'il faut profiter de tout ce qui passe à notre portée. C'est cette volonté de capter l'éphémère, l'immédiat, la jouissance brute que l'on a sous la main, parce qu'il n'y a rien de plus profond, il n'y a rien de plus durable. Toutes les valeurs que la foi nous enseigne comme profondes et éternelles, à leurs yeux semblent problématiques et finalement vaines.

Je crois que nous sommes, nous aussi, constamment affrontés à ces différentes conceptions de la vie. Nous sommes dans une société où tout est basé sur la jouissance immédiate, sur le profit, sur cette comptabilité dans laquelle on amasse pour s'assure des réserves et où l'on ne croit pas à ce qui est éternel. Nous sommes là, comme Jésus en porte-à-faux, par rapport aux grands-prêtres ou aux marchands du Temple, nous somme en porte-à-faux avec toutes les valeurs de notre société. Il faut que nous sachions que l'évangile c'est précisément cette contestation du monde, cette contestation de ce qui semble évident aux yeux de nos concitoyens. Et si nous sommes différents, c'est inévitable, car les valeurs que Dieu nous enseigne, que Dieu veut mettre au fond de notre cœur et au centre de notre vie, ne sont pas des valeurs reconnues, ne sont pas des valeurs évidentes. Elles semblent, au premier abord, fallacieuses, fragiles. Nous sommes défenseurs de chose éminemment fragiles qui, aux yeux de la plupart, ne font pas le poids. Alors il faut que nous acceptions d'être ainsi incompris, en contradiction, voire de passer pour étranges et un peu anormaux. Il faut que nous acceptions que nous acceptions d'être une question, d'être une contestation, de ne pas être comme tout le monde et par conséquent, à certains moments, d'être considérés comme un peu marginaux. Ce n'est pas une situation confortable ni facile, mais elle est inévitable. Nous devons l'accepter et d'une certaine façon, être heureux de poser une question et peut-être d'aider les autres à réfléchir et à remettre en cause leurs propres valeurs et leur propre conception du monde.

 

AMEN