SIGNES DU CIEL, SIGNES DES TEMPS
Jl 4, 1-4; Mt 16, 1-12
(28 juillet 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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V |
ous savez lire les signes du ciel, et les signes des temps vous ne savez pas les lire !" Je crois que ce que Jésus reproche aux pharisiens, c'est deux choses : d'abord de demander des signes, et ensuite de prescrire au Seigneur la manière dont doivent se manifester ces signes : "Donne-nous un signe venant du ciel !" Or, on ne peut faire ni l'une ni l'autre chose vis-à-vis de Dieu.
On ne peut pas lui demander de signes. C'est une chose extrêmement difficile de notre part, car le monde de notre relation à Dieu est un monde invisible. Nous n'avons pas de prise sur lui, nous n'avons pas barre sur lui. Et par conséquent, il est toujours très difficile de savoir comment nous avançons au milieu de ce monde compliqué de notre relation à Dieu, non pas que Dieu soit compliqué, mais nous, nous somme compliqués. Et parce que nous ne savons pas très bien marcher, parce que nous n'avons pas beaucoup le sens de l'orientation, nous avons toujours envie de crier vers le Seigneur : "Donne-nous des signes !" Et à ce moment-là commence notre péché, car le Seigneur nous donne des signes. Il est précisément Celui "qui fait signe". Toute l'histoire de la révélation, tous les hauts faits de Dieu, toutes les merveilles, tous les miracles qu'Il a accomplis, tout cela ce sont des signes qui sont donnés. Et je pense que ce qui devait irriter le Seigneur, ce jour-là, c'était de voir que ces hommes qui vivaient dans toute la tradition des signes qui avaient été donnés, en demandaient et en redemandaient. C'est une des choses les plus étonnantes de notre comportement religieux : Dieu nous donne des signes pour l'atteindre directement, pour le rencontrer Lui, personnellement et nous-mêmes nous redemandons des signes, comme si nous voulions encore avoir quelques balises, quelques "itinéraires bis" pour essayer de trouver notre petit chemin à nous, celui qu'il nous plairait d'avoir. Il y a une nécessaire économie, au sens le plus strict du terme, au sens de ne pas dépenser trop, il y a une nécessaire économie des signes. Nous ne pouvons pas demander à Dieu de les multiplier inutilement. Puisque Lui-même les a choisis, c'est à ceux-là que nous devons nous tenir Or il n'y a pas d'autres signes que ceux qu'Il a posés et disséminés dans l'histoire du monde et qui sont les signes des temps.
C'est pour cela que le Christ ne veut pas répondre à la question : "Donne-nous un signe venant du ciel !" Le Christ dit : Vous me demandez quelque chose que vous n'avez pas le droit de demander. Les signes ne viendront pas d'abord du ciel. Les signes viendront dans le temps, ce qui est tout autre chose. Le Seigneur dit effectivement et reconnaît que les pharisiens savent très bien déchiffrer les signes du ciel. Ils savent très bien si le ciel est rouge à l'horizon ce que cela veut dire pour le temps du lendemain. Mais d'une certaine manière, leur dit-il : "Vous êtes bien trop familiarisés avec ces signes, et vous les avez récupérés, et si vous me demandez des signes du ciel, c'est parce que vous voudriez interpréter ma venue comme quelque chose de cet univers familier dans lequel vous vivez. Au fond, la seule chose que vous voudriez, c'est que je vous donne des signes qui vous mettent parfaitement à l'aise et qui ne vous dérangent pas. Des signes du ciel, et vous pourriez dire : le ciel commence à être zébré, ou je ne sais quoi, par conséquent la fin des temps arrive, et nous, nous savons comment va se passer l'histoire." Le Seigneur ne veut pas cela. Le Seigneur dit : "Il n'y aura d'autres signes que les signes des temps" c'est-à-dire la manière dont Dieu conduit et dirige notre histoire, mais c'est Lui qui est le Seigneur du temps, du cœur même de son éternité. Et c'est cela que le Christ veut dire : "Au moment où vous verrez le signe de Jonas," c'est-à-dire lorsque le Fils de l'Homme sortira non pas du ciel mais de la terre, du ventre du monstre, lorsque le Fils de l'homme se manifestera vraiment pour ce qu'Il est, à ce moment-là, ce sera un véritable signe que le temps est accompli.
Et voilà comment nous vivons, et voilà les signes que nous donne. Jésus vient faire mûrir notre temps. Après toutes les étapes qui avaient préparé sa venue, voici que le signe plénier et définitif de sa présence au milieu de ce monde, germant de la terre, sortant du tombeau, voici que ce signe nous est donné comme le signe de Jonas, c'est-à-dire le moment où Dieu accomplit toute chose. Evidemment ce signe est beaucoup moins manipulable, beaucoup moins à notre disposition que tous les autres signes, car en même temps que le Christ sort de la terre, d'une certaine manière, Il échappe à nos prises, il nous faut vivre avec ce Seigneur qui nous a donné un signe, un signe terriblement terrestre, mais qui, en même temps, oriente toute la destinée de notre terre vers le Royaume. Et ceci, nous en savons quelque chose, n'est pas agréable à vivre tous les jours.
Et pourtant, c'est le signe que Dieu a fait, c'est le Jour que Dieu a fait, et nous ne pouvons pas vivre avec un autre signe, avec un autre point de repère.
Que dans cette eucharistie, où nous allons encore recevoir un signe qui est bien de la terre, du pain et du vin, nous sachions lire dans ce signe, tel que le Seigneur nous l'a donné, cette éclosion, cette brisure qui fait que le Royaume peut apparaître, peut se manifester et peut grandir en notre cœur.
AMEN