C'EST PAR BÉELZÉBOUL
Jl 2, 10-14 ; Mt 12, 22-32
(21 juillet 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN
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e mystère fondamental, et en définitive unique, c'est l'unité même de Dieu. Dieu est Père, source de toute sainteté, source de toute création, source de toute vie. Et s'Il est source, Il est aussi notre fin, notre destinée ultime.
Dieu est Père et Dieu est Fils, ce Fils qui partage avec Lui son éternelle gloire, son Fils qui est sa Parole créatrice, son Fils qui est Parole faite chair pour recréer le monde et restaurer, en chaque homme, l'image primitive, c'est-à-dire les traits de son propre visage et la chaleur, la ferveur de son propre cœur de Fils de Dieu. Dieu est Père, Dieu est Fils, Dieu est Esprit, ceci est cette communion d'amour, de dialogue, d'intimité, dans lequel nous trouvons nous-mêmes la propre source, la propre signification de notre amour, de notre intimité avec Dieu, avec nous-même et avec nos frères.
Et devant cela, devant ce Dieu unique, trois fois saint, créateur de tout homme, il y a Béelzéboul, le démon, le Prince des démons. Et l'œuvre essentielle de Satan c'est celle de la division. Il ne peut s'attaquer à Dieu. Il l'a essayé, au moment des tentations de Jésus au désert, mais il s'est affronté à cette unité indéfectible de la Trinité. Mais, ne pouvant s'attaquer au Créateur, il s'attaque aux créatures, à travers une œuvre perverse, parfois mal discernable, mais toujours si réelle, quoique souvent cachée, cette œuvre est celle de la division, de la séparation de l'homme d'avec lui-même, d'avec ses frères et, en définitive, d'avec son Dieu.
C'est cela que Jésus veut dire quand Il dit : "Tout royaume divisé contre lui-même court à sa perte." Or, nous sommes nous-mêmes, un royaume, une ville, divisé contre nous-mêmes, non pas parce que nous l'avons délibérément voulu, non pas parce que nous nous opposons catégoriquement à Dieu, source de toute unité, mais parce que nous nous sommes laissés "avoir", nous nous sommes faits complices de cette œuvre du mal, de cette œuvre de destruction, de cette œuvre de désintégration de l'homme vis-à-vis de lui-même, de la société en elle-même et, en définitive, du cosmos, du monde, de la création dans sa généralité la plus profonde et la plus estimable.
Et devant cette œuvre destructrice, nous-mêmes qui ne sommes que vérité très partielle, qu'unité extrêmement fragile, parce que limitée, devant cette œuvre destructrice, il n'y a qu'un seul contre-pouvoir, ou plus exactement Il n'y a qu'un seul pouvoir, car le pouvoir du démon est un faux pouvoir. C'est une usurpation de puissance. Il n'y a pas, dans le monde, de créature plus fragile que Satan, mais il se pare de la puissance même de Dieu qui n'est pas la sienne, pour pouvoir agir, au nom parfois de Dieu et du bien, mais pour la destruction et pour le mal.
Le Christ vient au milieu de nous comme puissance d'unification, comme force de réunification, comme ciment pour refaire, dans la force même de son amour et de la tendresse de Dieu, ce que le mal ne cesse de défaire. Accueillir le Christ aujourd'hui, c'est un acte de foi en la Trinité de Dieu, en l'unité de l'amour du Père, du Fils et de l'Esprit, et en cette volonté de Dieu de vouloir réinstaurer chaque homme dans la relation fondamentale et première avec Dieu, et en le restaurant, en le fortifiant, en le restructurant, par rapport à Dieu, Il le restructure par rapport à lui-même et Il lui donne sa véritable façon de vivre avec les autres, avec le monde, avec les choses, avec la création.
Cela c'est par l'œuvre de l'Esprit que cela s'accomplit en nous. Cette oeuvre de l'Esprit "qui planait sur les eaux" au moment de la création, au moment où le monde est passé, comme le dit la Genèse, de l'état chaotique et divisé, sans unité, sans signification, à un monde ordonné, à un monde organisé, à un monde qui devait devenir la demeure de Dieu, à un monde dont la pointe ultime était le cœur même et le visage de l'homme. C'est cet Esprit qui préside à l'œuvre de la création et qui préside encore aujourd'hui par le don de la Pentecôte, à l'œuvre de la recréation du monde. C'est pour cela que Jésus dit : "Tout péché, tout refus de l'Esprit est un péché impardonnable". Pourquoi ? Parce que si nous refusons Celui-là même qui peut travailler en nous à la purification, à l'unification et a la restructuration, nous donnons prise au mal, a Satan et à toutes sortes de péchés, et nous ne pouvons plus assurer pour nous-mêmes ce que Dieu veut Lui-même nous donner.
Refuser l'Esprit, ce n'est pas simplement ne pas croire en Dieu. C'est ne pas croire à l'œuvre que Dieu peut faire en nous et qu'Il veut faire en nous. Et cela est encore plus grave. C'est pour cela que Jésus dit : "Les péchés contre le Fils de l'Homme", c'est-à-dire contre Dieu qui vient, contre Dieu qui existe, contre Dieu qui veut se manifester à nous, "seront pardonnés." Mais le péché qui refuse l'œuvre de Dieu en nous, celui-là ne peut pas être pardonné, parce que Dieu ne peut pas faire ce que nous ne voulons pas qu'Il fasse. Dieu ne pourra pas nous pardonner si nous ne voulons pas être pardonnés. Et le pardon nous est donné par l'Esprit, dans le sacrement de réconciliation. Et la restructuration dans la chair même du Christ nous est donnée par l'eucharistie, l'eucharistie qui est, effectivement, corps et sang du Christ, sa Pâque éternelle dans l'Esprit Saint que le prêtre demande au début de la prière eucharistique.
Que cet acte de participation à l'eucharistie d'aujourd'hui ne soit pas une sorte d'acte de foi un peu formel, un peu marqué par l'habitude ou un désir de consolation personnelle. Ce n'est pas uniquement un acte de religiosité. C'est l'acte par lequel nous permettons à Dieu de venir, en nous, achever sa Pâque, c'est-à-dire nous réunifier dans sa vie trinitaire, nous restructurer comme fils à l'image de son Fils, et nous redonner la communion plénière dans l'Esprit Saint. Que cette eucharistie soit donc pour nous l'ouverture de tout notre cœur à l'œuvre trinitaire, pour que nous soyons réunifiés dans cette volonté de Dieu, pour que nous soyons fortifiés contre les attaques du mal, pour que nous puissions vivre, dès aujourd'hui, dans la communion profonde avec Dieu. C'est cette communion profonde avec Dieu qui est le seul, l'unique et définitif rempart contre toute l'œuvre de division du mal.
AMEN