LA TRADITION
Gn 43, 16-24+24-31+33-34 ; Mt 7, 1-13
(20 février1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ésus était-il un révolutionnaire ? Au fond, ce Rabbi qui enseigne la Loi, qui n'a rien d'autre à faire dans son enseignement que "d'expliquer" la tradition voici que Lui-même permet que, dans son entourage le plus proche, ses disciples dérogent aux prescriptions qui paraissaient les plus importantes et les plus sacrées de cette tradition. Ne pas se laver les mains avant de manger, c'est rompre le code même de la sainteté qui veut que Israël doit manifester, à tout moment, sa consécration à son Dieu, que Israël doit, à tout moment, manifester qu'il est pur, c'est-à-dire attaché à Dieu et par conséquent coupé de tout ce qui, dans ce monde, pourrait souiller son lien à Dieu. Cette tradition, loin d'être quelque chose de méprisable, était au contraire une sorte de coutume permanente qu'Israël vivait pour graver dans son cœur, dans son comportement, dans sa vie, le signe même de son appartenance et de son élection. Bien entendu, psychologiquement cela pouvait, à certains moments, être vécu comme du légalisme ou comme des automatismes, devenir un fardeau pesant, mais faut-il vraiment penser que cette tradition, selon laquelle on se lavait avant de prendre de la nourriture, était si mauvaise que cela ? Pourquoi le Christ, au moment où les pharisiens font une remarque qui, peut-être était un peu malveillante mais n'était pas si fausse que cela, pourquoi le Christ prend-il la mouche et rabroue-t-il ceux qui font des remarques sur le comportement des disciples ?
Je crois que c'est un des points centraux de toute la réflexion du Nouveau Testament sur ce que le Christ Lui-même nous a apporté. Et pour essayer de voir comment Jésus se situe Lui-même dans la tradition des anciens et dans cette tradition sacrée des Alliances et de l'Écriture, il nous faudrait beaucoup de temps. J'aimerais simplement vous donner un élément qui, peut-être, nous aidera à mieux comprendre.
La tradition est toujours une tradition de la lettre, précisément parce que la tradition c'est ce qui doit vaincre l'oubli. C'est une sorte de mémoire figée, fixée, qui permet aux générations de se transmettre, par la lettre, par l'écrit, les codes, les points de repère, les exigences du comportement. Et par conséquent, il est normal qu'on y fasse la plus grande attention, car, dans son fond, l'homme est tellement oublieux. Nous-mêmes, il y a toute une partie de notre être qui est oubli, qui est le fait de "ne plus penser à", qui est le fait de ne plus se souvenir de ses racines. Par conséquent, la tradition est là comme une sorte de petite secousse électrique qui vient sans cesse nous ranimer la mémoire. La lettre est là pour nous dire "Attention ! Ce que tu es, tu le dois à ce qui a été avant toi !" Seulement voilà, tout le problème est de savoir si cette tradition de la lettre va rester en nous comme une lettre figée et une lettre morte ou bien si, par un désir réel de conversion du cœur, nous acceptons de faire que cette tradition et cette lettre vive en nous parce que nous sommes des vivants. Je crois que c'est là la grande erreur des pharisiens lorsqu'ils interviennent dans cette scène. Ce qui est presque criminel de leur part, car c'est très grave, c'est de n'avoir pas reconnu que dans la liberté du comportement des disciples, autour de leur Seigneur, il y avait précisément le fait qu'ils étaient déjà sous le rayonnement de la Parole vivante et du Verbe de Vie. Et que là, évidemment, dans cette lumière et dans cette présence, toute tradition, quelle qu'elle soit, prenait un sens merveilleux, un sens vivant, un sens qui renouvelait profondément l'intelligence des disciples au sujet de leur agir et de leur manière d'être consacré à Dieu.
Le péché des pharisiens c'est d'avoir osé brouiller cette reviviscence, cette résurrection de la tradition dans la présence du Christ, car au fond, même si les disciples ne se purifiaient plus les mains avant de prendre la nourriture, c'est parce que cette nourriture et eux-mêmes étaient déjà purifiés dans la présence même, vivante du Seigneur. Et si les pharisiens posent la question c'est évidemment comme une sorte de piège, alors qu'il suffisait simplement de saisir, d'accueillir cette présence rayonnante du Christ qui vivifiait aussi en leur cœur la tradition des Pères car le Christ n'est pas venu pour autre chose "non pas pour abolir, mais pour accomplir." Ce que le Christ voulait faire comprendre, et plus profondément que comprendre, voulait faire revivre dans le cœur de ces hommes, c'est que toute la tradition d'Israël n'était pas une lettre morte, mais que c'était Lui-même la tradition d'Israël, c'était Lui-même qui venait ressusciter la Parole et la lettre que les Pères avaient reçues de Moïse, avaient reçues dans la Loi.
Pour nous aussi, il ne faut pas nous faire d'illusions. Quand aujourd'hui nous recevons l'évangile, nous pouvons parfois le recevoir comme une lettre morte, comme un texte définitif. Et nous pouvons l'utiliser de telle manière qu'il ne soit jamais écrit dans notre chair et dans notre sang et dans le don de nous-mêmes. Mais alors, "Malheur à nous !" car, même si nous continuons à purifier les mains, les coupes et les plats dans lesquels nous voulons vivre, en réalité, nous commettons le plus grand péché qui est de faire mourir doucement cette Parole dans une sorte de sommeil et de ronronnement inoffensif de notre existence, alors qu'à chaque moment, il faudrait l'accueillir comme cette tradition vivante que le Christ, sans cesse, ressuscite en nous, pour nous ressusciter avec elle.
AMEN