LE JUGEMENT DERNIER
Ap 22, 1-7+16-17+20-21 ; Mt 25, 31-46
(26 novembre 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Les Fontenottes : Le jugement dernier
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n ce dernier jour de l'année liturgique c'est donc cette parabole du Jugement dernier qui nous est proposée. Page que nous connaissons tous sur laquelle je voudrais vous faire quelques remarques pour guider notre lecture, non seulement de cette page mais de l'évangile et de la Parole de Dieu en général.
Tout d'abord, beaucoup de chrétiens parce que leur cœur en est ému pensent et disent parfois que l'enfer n'existe pas. Or, vous venez de l'entendre de la bouche même de Jésus : "Ceux qui n'ont pas visité les petits et les pauvres iront à une peine éternelle" et ceux qui ont su reconnaître le Christ dans les plus pauvres, ou même s'ils ne l'ont pas reconnu, qui ont traité les plus pauvres et les plus petits comme ils voudraient traiter le Christ, ceux-là iront dans une joie éternelle. Notre foi ne repose pas sur ce qui nous semble raisonnable, conforme à l'idée à priori que nous nous faisons de ce qui doit être, notre foi repose sur la parole du Christ. Si quelquefois les paroles du Christ nous semblent difficiles à comprendre ou heurtent notre sensibilité, nous devons essayer de prier davantage, de nous recueillir plus profondément afin de comprendre le sens de ces paroles du Christ, mais non pas dire, parce que cela nous semble préférable et nous convient davantage que ceci est de foi et que cela n'est pas de foi. La foi n'est pas mesurée à nos préférences. La foi c'est la Parole de Jésus. Et quoi que ce soit que nous croyions, nous le croyons parce que Jésus l'a dit. C'est le seul, l'unique motif et ce motif est suffisant. Notre foi ne repose pas sur des évidences rationnelles ou affectives. Notre foi repose uniquement sur la lumière du Christ, sur ce rayonnement du Christ qui séduit notre cœur et qui fait que nous adhérons à Lui, nous lui donnons notre cœur, notre vie et notre pensée et que, par conséquent, nous fondons notre pensée sur la parole du Christ et non pas sur autre chose, comme le dit Saint Pierre : "Seigneur à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle.
La deuxième remarque c'est que le Christ utilise fréquemment des images, que ces images soient simplement ponctuelles ou développées sous forme de paraboles. Ce serait une autre erreur de croire que, quand le Christ utilise une image, cette image doit être entendue au sens littéral. Quand le Christ dit que les ouvriers de la onzième heure recevront le même salaire que ceux de la première heure, il ne faut pas prendre cette parabole comme une leçon d'économie politique ou une manière de traiter les salariés d'une entreprise. Ici, de la même façon, quand le Christ parle du "feu qui a été préparé pour le diable et pour ses anges" cela ne veut pas dire comme on se l'est représenté trop souvent que l'enfer était un lieu et que ce lieu consistait en un feu, au sens corporel et matériel du terme. Par le feu, le Christ signifie la souffrance, le déchirement de l'être profond, le feu qui est l'absence de la joie, de la lumière du visage de Dieu. Il aurait pu aussi bien parler d'un désert, ou du vide, ou d'un froid glacial, car le froid peut aussi bien servir d'image pour manifester l'absence que le feu pour manifester la souffrance qui résulte de cette absence. Nous ne devons pas essayer de nous figurer l'enfer comme un endroit, ni comme un endroit où il se passe tel ou tel phénomène de type météorologique ou cosmologique. Il s'agit ici d'images comme quand le Christ compare son retour à celui d'un berger qui vient séparer les brebis et les boucs. Il s'agit d'images, il s'agit de paraboles. Dans cette page d'évangile, il faut aussi que nous comprenions que les images nous révèlent de manière symbolique ce dont elles veulent nous parler mais ne le révèlent pas de façon complète. Une image ce n'est qu'une manière d'approcher du mystère et le mystère est toujours plus profond, et nous pourrions réduire ce mystère si nous appliquions cette image d'une manière trop matérielle. Cela est vrai aussi pour cette image du jugement que le Christ utilise. On a trop souvent pris cette image littéralement, comme si le Christ devait venir comme un juge, au sens humain du terme, séparant, soupesant le bien et le mal, condamnant, punissant les uns, récompensant les autres. Si Dieu est amour, si Dieu est Père, si Dieu nous aime infiniment, Il ne peut que désirer nous donner son bonheur, nous donner sa joie, nous faire partager sa joie. Et ce n'est pas pour nous punir que Dieu nous rejetterait de sa joie. Mais, en vérité, ce qui nous jugera c'est la lumière même du bonheur et de la vérité de Dieu, c'est-à-dire c'est ce bonheur de Dieu qui consiste à nous proposer d'entrer dans son amour, d'entrer dans cet amour qui est don de soi infini et sans limite. Et cette présentation même du bonheur de Dieu qui est l'amour infini de son cœur qu'Il voudrait partager avec nous, dont Il voudrait que nous soyons, nous aussi, capables, Dieu nous proposant d'aimer comme Il aime, c'est cette proposition même de l'amour de Dieu qui nous jugera, qui dévoilera la réalité de notre cœur.
En face de cette proposition de mettre notre joie à aimer ceux qui, déjà auront, sur cette terre, trouvé leur bonheur à visiter les prisonniers à visiter les pauvres, à partager avec ceux qui ont faim et ceux qui ont soif, même s'ils n'ont pas su mettre le nom d'enfant de Dieu sur ces pauvres avec qui ils ont partagé, ceux-là qui ont vécu intérieurement, réellement le bonheur, la joie d'aimer la joie de donner par amour, ceux-là se reconnaîtront dans le bonheur de Dieu et pourront venir vers Lui, parce que, déjà, la bénédiction de Dieu aura commencé de naître dans leur cœur et elle ne pourra que s'épanouir. Et c'est ceux-là qui se précipiteront vers le Christ, leur disant : "Venez ! Vous êtes les bénis de mon Père" parce que, déjà, au cours de cette épreuve qu'était celle de votre vie terrestre, vous avez découvert ce secret qui est celui de mon cœur qu'il n'y a pas d'autre joie que d'aimer et de se donner. Mais ceux qui, au contraire, auront toujours refusé de donner, toujours refusé de partager avec ceux qui n'ont pas, toujours refusé de mettre leur joie à donner de la joie à ceux qui en ont besoin, ceux-là, quand le Christ leur proposera ce bonheur qui consiste à donner et à aimer, ne seront plus capables de répondre à cette invitation du Christ, car ils auront cassé en eux ce ressort de l'amour, à force de refus, à force de ne jamais utiliser leur cœur pour aimer. Alors, devant cette proposition de Dieu, Dieu ne les punira pas, Dieu n'aura pas besoin de les rejeter. Ils se découvriront eux-mêmes inaptes à ce bonheur, inaptes par leur faute, et non pas par une condamnation venant de Dieu, inaptes parce qu'ils auront, en quelque sorte, tué en eux l'amour et qu'ils ne pourront plus vivre d'amour comme Dieu vit d'amour et comme il n'y a pas d'autre manière de vivre que celle-là. C'est pour cela que ceux-là se retrouveront dans cet enfer, c'est-à-dire dans ce malheur éternel qui consiste, précisément, à n'être plus capable d'aimer, à ne plus pouvoir entrer dans le bonheur et dans la joie de l'amour de Dieu.
Vous le voyez, en quelque sorte, cette parabole du jugement dernier que le Christ vient nous donner consiste à dire : Il n'y a pas d'autre bonheur, parce que c'est celui-là le bonheur de Dieu, que d'aimer, et celui qui n'aime pas, celui qui, à force de refuser l'amour, est devenu incapable d'amour, celui-là ne peut pas être heureux, celui-là ne peut pas entrer dans le bonheur de Dieu. Il ne peut pas entrer dans la béatitude de Dieu, non pas parce que Dieu l'en expulserait, mais parce qu'il s'est rendu lui-même incapable de répondre à cette invitation de Dieu.
Frères et sœurs, qu'en cette fin d'année, nous examinions notre propre cœur et notre propre vie, non pas en fonction de tel ou tel critère qui nous semblerait être celui de la bonne conduite, mais en fonction de cet amour dont le Christ nous parle. Est-ce que nous avons trouvé notre joie à donner, à aimer? Est-ce que donc, déjà, nous avons été visités par la présence du Christ ? Est-ce que nous connaissons, nous devinons, nous pressentons quelque chose du bonheur de Dieu ? Est-ce que nous pouvons marcher vers Lui avec confiance ? Ou bien, est-ce qu'il faut changer radicalement notre vie parce que nous sommes en train de nous égarer loin de l'amour et donc loin de Dieu, et donc loin du bonheur ?
AMEN