ILS DISENT ET NE FONT PAS

Ne 2, 1-8 ; Mt 23, 1-12

(10 octobre 1983)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L

 

es pharisiens ont bon dos parce que cette critique : "Ils disent et ne font pas", c'est quelque chose qui fait partie de notre morale courante. La plupart du temps, comme nous-mêmes nous n'avons pas toujours très bon cœur ou très bonne langue, on ne se gêne pas pour critiquer habituellement l'action ou les faits et gestes des autres en disant : "Oui, mais …" c'est-à-dire de couvrir l'autre d'une sorte de soupçon. En réalité, dans tous ces cas-là, nous jugeons les choses de manière assez humaine et peut-être que nous avons pris un peu trop facilement prétexte de ces paroles du Christ pour, précisément, les transposer à un plan tout humain. Au fond, si l'on y réfléchit, au plan humain, c'est vrai, jamais nous ne serons dans la vérité. Qui peut prétendre avoir fait un jour une chose parfaitement ? parfaitement et humainement ? parfaitement dans l'amour de son frère ? parfaitement dans le respect de l'autre ? Qui peut prétendre cela humainement ? Il n'est donc pas étonnant qu'à force de jeter le soupçon sur l'activité de nos frères, nous avons engendrée au cœur même de nos sociétés, cette espèce de mauvaise conscience qui, à certains moments, les mine de l'intérieur.

Nous l'éprouvons tous les jours, cette espèce de soupçon porté sur l'activité des autres et en même temps cette espèce de mauvaise conscience qui à un certain plan humain, trop humain, ronge notre cœur, ronge notre activité, ronge notre possibilité de rapport avec les autres. Alors, est-ce que Jésus, par cette critique des pharisiens, serait venu purement et simplement saper l'homme dans son statut d'être créé serait venu simplement jeter une sorte de soupçon à l'intérieur de tout rapport humain, à l'intérieur de tout jugement humain en disant : "Il fait cela, mais il faut s'en méfier, car, au fond, on ne sait pas ce qu'il y a derrière".

Si c'était cette espèce de pur jugement de soupçon ou de dénigrement systématique que le Christ était venu apporter, je crois qu'il faudrait rejeter bien vite la foi chrétienne comme une sorte de poison capable, précisément, de paralyser ou de casser les ressorts mêmes d'une société. Il y a des sociétés qui vivent sur le soupçon permanent et l'on sait où cela mène.

Par conséquent, je pense que lorsqu'on relit ces textes, il faut bien se garder de vouloir en faire une morale trop humaine, car, à ce moment-là, sans nous en rendre compte, nous laissons sécréter, petit à petit, une sorte d'usure et de démolition interne de tout rapport humain. Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Je crois que ce que le Christ a voulu dire c'est exactement ceci : ces hommes sont sur la chaire de Moïse, mais quand on est sur la chaire de Moïse ce n'est pas le moment de croire que l'on est soi-même le maître de la Parole de Dieu. Quand on est sur la chaire de Moïse, on reste les serviteurs de la Parole de Dieu. Et le premier à écouter cette Parole c'est celui, précisément, qui est sur la chaire de Moïse. A aucun moment, on ne peut se prévaloir du don de Dieu, que ce don soit la Parole, que ce don soit les commandements, que ce don soit les exigences de Dieu, nous serons toujours les premiers auditeurs de la Parole de Dieu et à aucun moment nous n'aurons le droit de nous emparer de cette Parole de Dieu pour la poser comme une sorte d'exigence venant de l'extérieur sur le comportement des autres. C'est cela "dire et ne pas faire". Dire, c'est dire, au nom de Dieu et ne pas faire parce que "on n'y arrive pas".

D'une certaine manière ce qui est grave dans le comportement des pharisiens c'est leur manque de foi. Si Dieu les a mis sur la chaire de Moïse c'est non seulement parce qu'Il leur a donné l'intelligence pour comprendre la Parole de Dieu, mais Il leur a donné aussi un cœur pour la vivre. Ce qui est le péché des pharisiens, c'est le manque de foi, parce qu'ils ont laissé se créer, à l'intérieur de leur être, une sorte de rupture entre leur foi et leur agir. Ils n'ont pas cru que Dieu était capable d'unifier en eux et la connaissance de la Parole et l'agir selon cette Parole. Ils ont écouté d'une oreille, mais la Parole n'est pas descendue dans leur cœur parce qu'ils n'ont pas véritablement cru jusqu'au bout à la dynamique et à la force de la Parole de Dieu. Ils se sont appelés "docteurs" pour enseigner mais non pas pour s'enseigner, non pas simplement que dans une sorte de geste de suffisance ils ont cru qu'ils n'avaient pas à être enseignés, mais parce qu'ils n'ont pas cru que Dieu, à travers leur enseignement, était capable de les saisir, eux-mêmes tout entiers et de faire d'eux des "Paroles vivantes". Voilà ce qu'est le pharisaïsme. C'est très exactement un manque de foi. C'est une foi qui touche le mystère de Dieu du bout des doigts, du bout des lèvres et qui n'ose pas trop aller trop loin parce qu'on ne sait pas où cela pourrait mener.

A partir du moment où l'on a délimité son petit champ clos d'activité : "Voilà ce qui me concerne et le reste, on essaiera de faire ce qu'on pourra ou peu m'importe." A partir de ce moment-là s'instaure ce pharisaïsme. Ainsi donc le pharisaïsme n'est pas d'abord cette hypocrisie ou cette espèce de travail de sape à l'intérieur des relations humaines. C'est d'abord le fait que l'homme ne veut pas vivre à fond le mystère de sa relation à Dieu. Il y touche sans véritablement se laisser toucher et se laisser saisir. Il entend la Parole, mais il ne lui laisse pas véritablement le moyen d'agir. Il accepte d'enseigner, mais il ne veut pas se laisser réformer, convertir au fond de son cœur par la puissance même de cette Parole. Alors, à ce moment-là, cette Parole reprend au fond de notre cœur, une sorte de force et de vivacité, de feu purificateur qui, au moins, nous avertit de ce que peut être le pharisaïsme en nous : c'est très exactement le manque de foi, le fait de dire à Dieu : "Je veux bien que Tu viennes un peu, mais pas trop !"

Demandons dans cette eucharistie que le Seigneur vienne, par sa Parole et par son feu et que nous qui, d'une manière ou d'une autre, sans que nous le méritions, sommes assis sur la chaire de Moïse et même sur la chaire du Christ, (à partir du moment où l'on est disciple du Christ, on est assis sur la chaire du Christ), demandons que nous nous laissions véritablement saisir, que nous n'en tirions pas orgueil, que nous ne possédions pas cette Parole mais que nous nous laissions posséder et saisir par elle. Et alors peut-être que lentement s'opérera ce lent travail non pas de sape et de démolition, mais une sorte de résurrection, au cœur de notre vie d'abord et qui, discrètement, humblement, rayonnera au cœur de toutes ces communautés dans lesquelles nous vivons, que ce soit notre communauté chrétienne ou que ce soit la plus large communauté humaine dans laquelle nous vivons tous les jours.

 

AMEN