MARIAGE ET BONHEUR
Ag 1, 15 b-2,9 ; Mt 19, 1-12
(3 octobre 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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i telle est la situation de l'homme envers la femme, il n'est pas très avantageux et pas très utile de se marier !" pensent les apôtres. Cette réflexion justifierait peut-être l'opinion d'un auteur contemporain que je tiens pour un très grand et très profond observateur de l'homme, Denis de Rougemont qui a écrit un livre intitulé "L'amour et l'Occident". Dans ce livre, il dénonce le fait que notre société occidentale, surtout moderne, a fondé le mariage sur l'idée ou l'idéologie du bonheur. Et il dit que c'est très insuffisant, et je crois bien qu'il a raison. Au fond, c'est très exactement ce que voulaient dire les apôtres en se référant, avec les pharisiens d'ailleurs, à la possibilité de renvoyer son épouse, à partir du moment où un certain nombre de conditions légales, ou simplement le désir du maître de maison de changer d'épouse venait à l'ordre du jour. Il semble que les apôtres ont l'air de dire : il faut quand même une certaine latitude dans l'application de la vie conjugale, parce que si on doit toujours être avec la même épouse et qu'on n'est pas heureux, il serait peut-être mieux de divorcer. La transposition n'est peut-être pas tout à fait aussi incongrue que cela. C'était peut-être là une arrière-pensée dans la question des disciples. En tout cas, le Christ répond très fermement et indique que c'est à partir d'un autre point de vue qu'il faut se situer.
En effet, si on se situe simplement à partir de l'idée de bonheur, que le mariage et la vie conjugale c'est fait simplement pour être heureux, un point c'est tout, et que le bonheur des époux est le point central sur lequel repose toute la réalité du mariage, on peut très bien en arriver à un certain nombre d'aberrations modernes telles que nous les connaissons, c'est-à-dire que le nombre d'enfants est limité par les exigences de bonheur que s'imposent les parents, que le fait d'en vouloir ou non, de les accepter ou non est fondé sur une certaine conception du bonheur familial ou conjugal. Si bien que l'on sent que si le mariage est fondé sur le bonheur tel que le conçoivent l'homme et la femme, même dans un cadre humainement et humanitairement assez élargi, si le mariage trouve simplement en lui-même son propre critère d'existence dans son bonheur interne, on sent qu'il peut y avoir des dérapages et qu'il ne trouve pas les normes mêmes qui le justifient. Je crois que c'est pour cela que, lorsqu'on pose la question au Christ, il répond : "Mais qu'est-ce qui se passait aux origines ? Homme et femme il les créa. L'homme quitte son père et sa mère pour s'attacher à sa femme et pour former une seule chair."
Le Christ veut dire ceci : si vous voulez me poser une question sur le mariage, demandez-vous à quoi sert le mariage. Est-ce qu'il sert simplement à être heureux ou est-ce qu'il sert à autre chose ? C'est la question essentielle et c'est sans doute la question la plus essentielle qui se pose aujourd'hui dans notre monde, dans notre culture dans notre société au sujet de la famille. Et pourquoi ce retour aux origines ? Aux premiers versets de la Genèse il est écrit : "Homme et femme il les créa. A son image et à sa ressemblance, il les créa." C'est-à-dire que l'amour de l'homme et de la femme ne trouve pas en lui-même sa propre justification, ne trouve pas dans le bonheur qu'ils peuvent se donner l'un à l'autre, fondé l'un par l'autre se donner sa propre justification mais le mariage, dès les origines, trouve sa justification, sa raison d'être dans le fait que l'homme et la femme, créés par Dieu, sont créés à l'image de Dieu, à la ressemblance de Dieu en tant qu'homme et femme. Le but ultime du mariage ce n'est pas d'abord d'être heureux, c'est de vivre à la ressemblance de Dieu comme homme et femme. Par conséquent le fondement le plus profond de l'amour humain, ce n'est pas le bonheur mais c'est d'abord la ressemblance à Dieu. Et le bonheur vient comme de surcroît, parce que la ressemblance est réalisée et non pas l'inverse.
Ainsi lorsqu'on veut essayer de comprendre ce que signifie le mariage, et peut-être déjà même au niveau d'une perspective naturelle car il s'agit du récit de la création, du premier projet de Dieu, le sens même du mariage n'est pas d'abord de réaliser, par n'importe quels moyens le bonheur ou le supposé bonheur des époux, mais de se laisser façonner, au cœur d'un homme et d'une femme, un amour à l'image et a la ressemblance de Dieu. Ce qui fait la grandeur du mariage humain c'est qu'immédiatement, à partir du moment où il y a amour de l'homme et de la femme, le critère de référence n'est pas intérieur à cet amour, c'est l'amour infini de Dieu. C'est Dieu qui est la référence. Et si l'on est heureux dans le couple, c'est parce qu'on a accompli l'image et la ressemblance de Dieu, et non pas l'inverse. Ce n'est pas dans la mesure où on chercherait, à tout prix, un bonheur qu'on accomplirait l'image et la ressemblance de Dieu. Car, nous-mêmes, qui sommes-nous pour juger du bonheur ?
Ainsi on comprend que le Christ enchaîne sur le fait d'être eunuque à cause de soi-même pour le royaume de Dieu. Car si le Christ vient restaurer l'humanité pour qu'elle revive désormais en reflétant l'amour de Dieu, dans le mariage, il donne aussi la possibilité de refléter l'amour de Dieu dans une vie consacrée, ce qui est encore autre chose. Mais au fond, et c'est cela qui importe, c'est que dans le mariage ou dans le célibat consacré, c'est toujours la même référence, c'est toujours l'image et la ressemblance de Dieu qu'il s'agit d'accomplir. Dans le cas du mariage c'est l'image de Dieu en tant qu'il a créé. Dans le cas du célibat consacré c'est l'image et la ressemblance de Dieu en tant qu'il achèvera la création. Dans aucun des cas il n'y a opposition. Il n'y a pas supériorité de l'un par rapport à l'autre puisque, précisément tout se mesure à une unique référence, à une unique ressemblance et à une unique image.
Demandons au Seigneur de réveiller dans nos cœurs ce véritable sens de sa présence pour que nous ayons vraiment, quel que soit l'état de vie dans lequel nous vivons, mariage ou célibat consacré, que nous ayons à cœur de chercher d'abord l'image et la ressemblance et qu'ensuite, cela nous en avons la certitude par notre foi, que cette image et cette ressemblance, en s'accomplissant, nous donne le seul véritable bonheur que Dieu seul peut nous donner.
AMEN