POURQUOI LEUR PARLES-TU EN PARABOLES ?

1 Th 5, 12-15 ; Mt 13, 1-17

(5 septembre 1983)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

A

 

cette question des disciples, il y a longtemps que nous croyons avoir trouvé la réponse. Nous sommes tellement fiers de notre rationalisme, de nos grandes idées et nous sommes tellement imbus de préjugés selon lesquels notre culture moderne serait infiniment plus civilisée que la culture antique plus raffinée et subtile. Nous pensons volontiers qu'avec ces braves paysans ou à ces braves pêcheurs de Galilée, le Christ devait utiliser un langage approprié, parler de choses simples, d'histoires de semailles puisque c'étaient des paysans, des histoires de filets puisque c'étaient des pêcheurs ou des histoires de bijoux ou de perles ou de pièce qu'on a perdue dans la chambre et qu'on va rechercher avec une lampe. Ainsi le langage des paraboles paraîtrait s'expliquer par le fait qu'il s'agit d'un langage imagé, d'un langage simple, accessible, direct et qui ne pose pas de problème. En réalité ce n'est pas le cas puisque, précisément, les disciples posent la question à Jésus : "Mais pourquoi leur parles-tu en paraboles ? "

La parabole, à travers tout l'Ancien Testament, et Jésus en ceci reprend la tradition d'enseignement qui est donnée en Israël, la parabole n'est pas d'abord une sorte de petit exemple à l'usage des gens qui n'ont pas fait d'études. La parabole c'est essentiellement une énigme qui a pour fonction de révéler le cœur. Je crois que, pour les sémites, et Jésus dans ce sens s'inscrit et veut pousser à fond cette foi d'Israël, pour un sémite la parole est une lumière. Et comme on le sait la lumière ne joue que sur des résistances. C'est à partir du moment où la lumière rencontre un objet qu'elle le fait apparaître dans ses couleurs, dans ses tonalités, qu'elle commence à jouer sur cet objet, à le faire frissonner et à lui donner toute sa présence et toute sa beauté. C'est d'abord parce que l'objet résiste à la lumière qu'il prend toutes les couleurs et tout ce charme qui peuvent émerveiller nos yeux. Il en exactement de même de la Parole de Dieu.

La Parole de Dieu c'est une sorte de révélateur. Comme la lumière frappe les objets, la Parole de Dieu vient frapper notre cœur, notre esprit. Elle vient frapper nos yeux et nos oreilles. Et si nos oreilles étaient bouchées à ce moment-là, il est clair qu'elles sont bouchées. Si nos yeux étaient aveugles, à ce moment-là il est clair que nous sommes aveugles, car quand des aveugles vivent dans le noir, on ne peut pas mesurer la différence entre ceux qui ne voient pas et les autres qui sont aussi dans les ténèbres et ne voient pas. Mais, à partir du moment où tous sont dans la lumière, il y a une différence qui se crée : il y en a qui voient et il y en a qui ne voient pas. Et les paraboles du Christ qu'il jette comme une semence au milieu de ce peuple, ce sont précisément ces révélateurs du cœur. C'est exactement la parabole : c'est un réactif, c'est un test. C'est comme un colorant en chimie. Et c'est encore aujourd'hui ainsi qu'agit la Parole de Dieu. A la fois, elle est le grain de blé, la semence qui féconde le cœur, qui le fait croître et grandir, mais ne nous y trompons pas, il y a dans toute parole de Dieu un effet de décapage, un effet négatif qui fait apparaître en nous les limites et le non-vouloir qui ne veut pas accepter, qui ne veut pas s'ouvrir totalement à la Parole de Dieu.

C'est pour cela que nous avons cette citation d'Isaïe en apparence si dure, c'est que la Parole est une lumière qui révèle. Elle révèle ce qui est fermé, ce qui est bouché ce qui ne veut pas recevoir tout comme elle révèle le cœur qui est prêt à accueillir, le cœur qui est prêt à s'ouvrir, à se laisser féconder par la présence vivifiante de la Parole de Dieu. Aujourd'hui encore, chaque fois que nous recevons cette Parole, elle devrait un peu nous faire mal car elle devrait nous montrer ces endroits de notre cœur qui sont comme fermés pour ne pas reconnaître le poids et la force de cette action de la Parole de Dieu en nous. Aujourd'hui encore, elle devrait à certains moments, nous blesser, essayer de briser ces réflexes de défense qu'il y a en nous pour ne pas accueillir la Parole. Si la plupart du temps la Parole ne nous atteint pas, si elle ne révèle pas que nous avons les yeux peut-être pas complètement aveugles, mais pas tout à fait ouverts, si elle ne révèle pas que, la plupart du temps, ce qui rentre d'une oreille ressort immédiatement par l'autre, c'est peut-être parce que nous sommes plus endormis que nous ne le pensons, nous sommes plus aveugles que nous ne le croyons et nous sommes plus sourds que nous nous imaginons l'entendre.

Alors, au cours de l'eucharistie, demandons que le pain qui va nous être donné soit véritablement cette lumière vive, qu'il germe dans notre cœur en fruit de grâce et de vie, mais qu'en même temps il nous révèle tout ce qui en nous, encore, peut être fermé à cette présence de Dieu, peut empêcher l'action révélatrice de la Parole de Dieu.

 

AMEN