VOUS AVEZ REÇU GRATUITEMENT

Dt 31, 1-8 ; Mt 10, 1-16

(18 août 1983)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

D

 

ans cette page d'évangile, parmi les consignes que Jésus donne à ses apôtres, à ces douze, quand il les envoie en mission, mission encore temporaire puisqu'elle coïncide avec la présence de Jésus sur la terre et elle est comme un prélude à cette mission définitive que Jésus leur confiera après sa résurrection, cette mission qui, de génération en génération, dure à travers les apôtres et leurs successeurs les prêtres, parmi les consignes que Jésus donne à ses disciples, il y a celle-ci : "Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement !"

Il ne s'agit pas de question proprement économique. Aussitôt après, Jésus leur dit qu'il ne doivent pas emporter ni argent, ni nourriture, ni provision parce qu'ils méritent leur salaire. Par conséquent, Jésus envisage que ceux qu'il envoie, ses disciples, ses messagers, peuvent vivre de ce que leur donneront leurs auditeurs. Il ne s'agit donc pas d'exiger de ses disciples qu'ils ne reçoivent aucun don au moment de leur prédication. Cette gratuité est beaucoup plus profonde. Il s'agit de la gratuité du cœur. Certes, les disciples n'ont pas à faire payer leur enseignement. Mais plus profondément, c'est d'un cœur libre qu'ils doivent partager la Bonne Nouvelle avec tous les autres. Car, à la différence des richesses de la terre qui, au moins au premier abord et à une vue un peu superficielle semblent diminuer quand on les partage, je dis une vue superficielle parce que peut-être même au niveau des richesses matérielles il y a un mystère de l'évangile symbolisé par la multiplication des pains qui veut dire que même ces richesses s'accroissent quand on sait non pas les garder mais les donner. A la différence des richesses matérielles, les richesses, les richesses de l'esprit, celles du Royaume, les richesses de l'évangile, plus on les donne, plus elles grandissent. Car c'est le partage même de la joie qui fait grandir la joie et plus on aide les autres à découvrir le sens profond de leur vie, plus on donne son temps aux autres, plus on donne son amour et son cœur, plus on est soi-même comblé, plus on est soi-même envahi de cette joie qui, elle ne peut pas diminuer, ne peut pas décroître. Et c'est cela que Jésus veut dire aux apôtres.

Ce que vous avez reçu, vous l'avez reçu gratuitement. Si nous sommes ici, si nous sommes chrétiens, nous n'y sommes pour rien. Ce n'est pas à la force des poignets ce n'est pas par les efforts accumulés tout au long de notre vie, si nous y regardons de près, nos efforts sont bien minimes, nos vertus sont dérisoires et nous sommes très profondément pécheurs, aussi pécheurs que les autres hommes sinon plus puisque nous avons davantage reçu. Ce n'est pas pour nos mérites que nous sommes ici mais par pure gratuité. C'est un pur don de Dieu qui fait que nous sommes ses amis, ce qui ne veut pas dire d'ailleurs que les autres sont privés de ce don car nous ne pouvons pas connaître l'intimité de Dieu avec un autre, nous pouvons à peine savoir quelle est cette intimité de Dieu avec nous. Nous ne savons pas comment ils sont accompagnés de Dieu, mais nous, nous savons que nous sommes accompagnés de Dieu. Dieu s'est révélé, s'est manifesté clairement à nous. Nous savons que Dieu a pris notre cœur, que Dieu nous a donné son cœur, nous a fait ce don inestimable de la foi : une foi qui à certains jours est peut-être un peu obscure. Mais quel privilège extraordinaire, même dans la nuit, dans l'obscurité de savoir que Dieu existe, que Dieu nous aime, que Dieu est proche de nous. Nous avons reçu gratuitement. C'est pourquoi nous devons donner gratuitement, non seulement la Parole de Dieu, mais aussi notre propre être, ce que nous sommes, car nous ne pouvons transmettre Dieu aux autres que si nous nous donnons nous-mêmes. C'est à travers le don que nous faisons de nous, de notre attention, de notre regard, de notre temps, de notre sourire, de notre affection que nous pouvons faire passer le don de Dieu. Car il n'y a pas plusieurs amours. Il n'y a pas un amour spirituel, surnaturel qui serait l'amour de Dieu et puis un amour plus humain qui serait celui du prochain. C'est du même mouvement que nous nous donnons aux autres et que Dieu se donne à nous, se donne à travers nous. Ce serait illusion de croire que nous pourrions aider les autres à trouver Dieu si d'abord nous ne leur donnons pas notre cœur.

Alors, nous qui avons tellement été aimés, aimons nous aussi comme Dieu nous aime car c'est à ce prix seulement que Dieu se révélera et pourra être aimé aussi par nos frères.

 

AMEN