LA PARABOLE DES DEUX FILS
1 Th 4, 13-18 ; Mt 21, 28-32
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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es gangsters et les prostituées arrivent avant vous au Royaume des Cieux." Ce coup-ci le Seigneur exagère tout de même un petit peu. Et cette parole de l'évangile me rappelle la réflexion, le commentaire un peu naïf d'un frère en religion, il y a de nombreuses années et qui avait à expliquer la rencontre de Jésus avec la femme adultère. Quand, à la fin de cette rencontre, Jésus dit à la femme adultère : "Moi non plus, je ne te condamne pas", ce frère disait à ses auditeurs : il faut bien reconnaître que ce jour-là, le Seigneur a manqué de jugement. Je crois qu'effectivement l'évangile nous prend un peu à rebrousse poil et va à l'encontre de nos convictions les plus normales et les plus naturelles. Quel est donc ce Royaume des cieux, dans lequel ce sont les publicains, disons dans notre langage d'aujourd'hui les voleurs, les malfaiteurs, et les prostituées qui arrivent les premiers ?
L'évangile n'a rien à voir avec la morale civique que tous les instituteurs enseignent aussi bien que les curés. Il n'est pas nécessaire que le Christ vienne sur la terre pour nous apprendre ce que tout le monde est capable de trouver par lui-même. C'est une erreur de croire qu'il y a une sorte de front commun des gens bien-pensants, qu'ils soient laïcs ou religieux, en vue de promouvoir l'honnêteté, la droiture et un certain nombre de vertus humaines tout à fait respectables mais qui, en fait, n'ont pas grand-chose à voir avec l'évangile, dans ce qu'il a de spécifique. L'évangile ne nous demande pas de nous conduire bien. L'évangile ne nous demande pas de remplir et d'accomplir notre devoir, il ne nous demande pas de nous conformer à la morale naturelle, toutes sortes de choses qui sont d'ailleurs très louables et respectables, mais l'évangile nous parle d'autre chose. Le Christ est venu du ciel pour nous parler de toute autre chose. Il est venu pour nous parler d'amour.
Il est venu pour nous dire qu'il n'y a de salut, c'est-à-dire de bonheur, de vraie vie, d'épanouissement, d'explosion de joie du cœur de l'homme, qu'il n'y a de bonheur, de vraie vie que si l'on accepte de tout donner, de tout lâcher, par amour, pour un amour fou du Seigneur, un amour fou de nos frères qui sont le visage du Seigneur. Et à ce moment-là, peu importe la conduite, la manière dont nous avons vécu, peu importe les péchés que nous avons commis, les sottises et les vices auxquels nous nous sommes laissé aller, si tout d'un coup, un jour, nous sommes visités par cet amour fou de Dieu. Cela seul peut nous sauver parce que cela seul peut nous rendre heureux. Et si nous nous sommes toujours conduits de façon convenable et droite, peut-être par peur, peut-être par manque d'imagination, peut-être parce que nous avons un tempérament un petit peu plus calme, tranquille et qui a moins de besoins puissants que celui d'autres, si nous nous sommes toujours bien conduits mais si nous n'avons jamais découvert ce qu'est l'amour fou de Dieu, nous ne sommes pas encore entrés dans l'évangile.
C'est cela le sens de cette parabole d'aujourd'hui. Et vous le voyez, des deux fils, il y en a un qui a dit "oui" et n'a pas fait. L'autre a dit "non", mais il a fait ce qu'on lui demandait. Compte tenu du commentaire que Jésus Lui-même donne de cette parabole, on peut dire que quand nous accomplissons la Loi, la morale, quand nous accomplissons tout ce que nous devons faire, ce ne sont encore, par rapport à l'évangile que des paroles, ce ne sont pas des actes. Les actes, les vrais actes de l'évangile, c'est uniquement quand notre cœur se trouve, tout d'un coup, brisé, bouleversé, rempli d'une lumière inattendue par la découverte, face à face, du Seigneur comme Quelqu'un, comme une personne, une personne qui nous aime, une personne qui nous appelle à cette aventure merveilleuse qui est celle de l'amour qu'Il nous propose. A ce moment-là, nous passons de ce qui n'était que verbal, même si nous avions l'impression de faire quelque chose, au seul agir qui compte, celui qui nous est inspiré du tréfonds de notre être quand ce tréfonds a été atteint et s'est ouvert.
Alors, cessons de juger notre propre vie et celle des autres à partir de critères tout humains, sans cela, il nous suffit d'une morale laïque nous n'avons pas besoin d'être chrétiens pour cela. Mais essayons de découvrir cet autre critère de jugement qui est celui de la découverte du fait que Dieu nous aime et que cet amour, si nous savions, si nous comprenions ce qu'il veut dire, changerait de fond en comble notre vie, la bouleverserait quelle qu'elle soit. Et, à ce moment-là, par rapport à ce bouleversement de notre vie, que nous soyons plus ou moins vertueux ou plus ou moins pécheurs auparavant n'a pas d'importance car le souffle de Dieu balaie toutes ces scories comme aussi toutes ces torpeurs ou toutes ces bonnes consciences qui ne valent pas plus cher que nos péchés.
AMEN