LE MYSTÈRE D'ISRAËL
Is 10, 20-27, Mt 15, 21-28
(27 juillet 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ans cette page d'évangile, je ne voudrais pas m'attarder sur l'admirable expression de foi de cette cananéenne, étrangère, de cette païenne, ni non plus sur l'apparente dureté du Christ qui amène cette femme à exprimer toute la profondeur de la confiance qui habite son cœur. Je voudrais simplement méditer avec vous sur le sens profond de cette réponse, à nos yeux peut-être un peu énigmatique du Christ : "Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël."
Au premier abord ces paroles semblent nier le caractère universel du message du Christ. Il semblerait que Jésus n'est pas venu pour tous les hommes, de toutes les races, de toutes les nations, mais uniquement pour accomplir le salut du peuple élu, du peuple juif. Ce serait donc, ou bien une deuxième étape que Jésus réservait à ses disciples de prêcher non seulement au peuple juif mais à tous les peuples, ou bien encore, ce qui serait pire, ce serait une erreur d'interprétation de l'Église que d'avoir cru que le message du Christ s'adressait à tous les hommes.
Il y a je crois, en réalité, derrière ces paroles du Christ, un mystère d'Israël qui ne nous est pas peut-être suffisamment familier. Nous sommes habitués à considérer que le peuple élu devait, parce que c'était prévu ainsi dans le plan de Dieu, refuser son élection, ou plus refuser l'aboutissement ultime de cette élection dans le Messie, refuser Jésus, et que, d'une certaine manière, cette étape préparatoire de l'Ancien Testament n'était qu'une étape révolue qui devait céder la place à un appel universel de tous les peuples, les juifs n'ayant eu finalement qu'un rôle temporaire à jouer, après quoi, il fallait qu'ils s'éclipsent, ce qu'ils n'ont pas su faire en refusant de reconnaître le Messie.
Je crois qu'en fait, le plan de Dieu n'était pas aussi machiavélique et, dans une telle interprétation nous péchons, comme nous le faisons souvent en accusant Dieu du mal que les hommes font dans l'histoire ou d'ailleurs comme nous l'accusons du mal qui se produit dans la nature. En réalité, Dieu ne veut pas le mal en vue d'un bien. Si Dieu a choisi Israël, ce n'est pas pour, ensuite, le laisser tomber ou pour le pousser à ce refus. Si Dieu avait choisi Israël, c'était vraiment pour qu'Israël remplisse une mission. Et cette mission était précisément celle d'annoncer le salut à l'humanité tout entière. Déjà, dans l'Ancien Testament, Israël doit, est appelé, comme dans le livre de Jonas ou dans d'autres passages du livre d'Ezéchiel ou d'Isaïe ou d'autres prophètes, Israël était appelé à s'ouvrir à l'univers tout entier. Et quand Jésus vient, Il ne vient pas pour rompre avec Israël mais d'abord pour essayer d'amener Israël à accomplir sa destinée sous sa propre direction de Fils de Dieu. Jésus n'est pas venu pour être rejeté par le peuple élu, mais d'abord pour rassembler ce peuple élu, autour de Lui, et pour que, ensemble, ils annoncent la bonne nouvelle, l'évangile au monde entier.
Certes, il était à prévoir que le péché des hommes aboutirait, d'une manière ou d'une autre à un refus de cette bonne nouvelle, et par conséquent à un sacrifice. Mais au premier abord il n'était pas prévu ni voulu par Dieu que ce sacrifice de son Fils sur la croix soit perpétré par Israël. Il était tout à fait conforme au plan de Dieu qu'Israël s'unisse autour du Messie, autour de Jésus, autour du Fils de Dieu pour proclamer à temps et à contre-temps ce salut au risque de vivre cette passion, non pas seulement dans la personne seule de Jésus, mais tout le peuple d'Israël autour de Lui. Si le peuple avait écouté Jésus qui venait le conduire jusqu'à l'aboutissement de sa mission, peut-être tout le peuple d'Israël aurait "passé" avec Jésus par la passion, par la croix et par la Pâque. C'était cela le plan primitif de Dieu. Et si Israël a refusé de remplir ce rôle, Jésus s'est trouvé seul pour le remplir à la place des autres. C'est ce refus d'Israël qui fait que l'élection du peuple va se réduire à l'élection de l'unique Fils de Dieu Jésus Christ.
C'est cela qui explique beaucoup de passages de l'évangile où Jésus prêche d'abord et pour un temps exclusivement aux juifs, pour les amener à remplir leur mission, non pas pour se refermer sur lui-même et rejeter les autres peuples, mais pour être au milieu d'eux, le ferment, la semence de la bonne nouvelle dans le monde entier. Et c'est parce qu'ils n'ont pas voulu cela, par ce qu'ils se sont repliés sur leur spécificité, leur particularité que Jésus s'est trouvé abandonné par le peuple qui était le sien et a dû, seul, accomplir le chemin de sa croix.
Voici donc quelque chose du mystère d'Israël qui existe encore aujourd'hui. Car ce peuple est encore parmi nous et n'est pas encore parvenu à la réalisation plénière de la mission mystérieuse dont Dieu l'avait chargé. Il y a des textes de saint Paul qui nous annoncent que le jour où Israël comprendra quelle est cette mission, le jour où Israël acceptera de remplir cette mission, alors ce sera un bouleversement pour le monde entier. Et, semble-t-il, sous la plume de saint Paul, ce sera l'annonce des derniers temps. Je ne veux pas ici faire des prophéties, des prédictions d'apocalypse, mais c'est la théologie même de saint Paul, de ce mystère d'Israël auquel nous sommes confrontés par cet évangile.
Frères et sœurs, je crois que nous devons en retenir ceci, c'est que nous sommes, nous, héritiers d'Israël, héritiers de cette mission que l'Israël selon la chair n'a pas su remplir ou n'a pas voulu remplir, ou n'a pas encore accepté de remplir. Nous sommes chargés, comme disciples du Christ, d'être le nouvel Israël. Mais ce n'est peut-être qu'en nous enracinant dans le premier Israël et je voudrais vous laisser comme seul conseil ou résolution celui de ne pas trop vite négliger cette histoire d'Israël, cet Ancien Testament qui est vraiment le terreau dans lequel s'enracine notre foi. Nous ne pouvons pas être chrétiens si nous ne sommes pas profondément imprégnés de cette foi d'Israël, si nous ne nous mettons pas à l'écoute de ceux qui ont été nos pères dans la foi. Car nous sommes les fils d'Abraham, nous sommes les descendants de la foi d'Abraham, de Moïse, des patriarches et des prophètes. Ne négligeons pas cette source très importante et fondamentale de notre vie chrétienne.
AMEN