J'AI JOUÉ DE LA FLÛTE

Am 6,1+3-10, Mt 11, 16-24

(2 juillet 1982)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Flutiste

L

 

e grand risque de la faveur de Dieu, le grand risque que nous prenons lorsque nous vivons longtemps, bénéficiaires des bienfaits de Dieu, c'est que nous soyons, pour ainsi dire, vaccinés. Le cœur humain, parce qu'il est du vieil homme a une sorte de penchant très fort pour retourner sans cesse à son péché. Et lorsque l'homme pèche, lorsqu'il est simplement dans l'état de sa création, c'est toujours très embêtant, mais d'une certaine manière je dirais que ce n'est pas grave.

Le péché, lorsqu'il est seulement dans ce régime de celui qui est en communion avec le vieil Adam, est déjà grevé par tout cet héritage de solidarité dans le péché originel et même s'il n'y a pas d'excuse, il a quelque chose de bon enfant. Mais lorsque le péché se mêle de corrompre ou d'abîmer le don même de Dieu, la grâce, le salut en Jésus Christ, là c'est généralement beaucoup plus terrible. Car la manière la plus insidieuse et la plus perfide dont le péché se glisse en nous à ce moment-la, c'est de convertir le don de Dieu en une sorte de propriété privée ou de faculté d'être immunisé contre toute intervention divine. C'est très curieux et pourtant c'est une des lois de la vie spirituelle les plus constantes. Notre péché, à nous chrétiens, c'est de voir les miracles de Dieu et de ne pas en avoir le cœur brisé de pénitence et de désir d'aimer davantage. Notre péché, c'est d'être mis sans cesse au pied du mur, au pied de cet amour de Dieu qui est infini et sans mesure et de sans cesse le réduire à la mesure de nos besoins. Notre péché, c'est de savoir que Dieu est capable de venir jouer de la flûte parmi les hommes et de passer à côté de Lui comme si c'était un vulgaire joueur de variétés. Et notre péché, c'est de savoir, qu'à certains moments, Dieu Lui-même, en personne nous envoie ses prophètes pour nous briser le cœur et pour, dans des chants de larmes pleurer notre péché, et nous passons à côté de ceux-là comme si ces prophètes n'avaient rien à nous dire.

C'est pourquoi le Christ, lorsqu'Il est au milieu de Capharnaüm et de Corozaïn ou de Bethsaïde n'hésite pas, à la fois, à multiplier les bienfaits de sa miséricorde, mais lorsqu'il voit que cela ne peut plus qu'endurcir le cœur des hommes qui l'écoutent, alors, Il est obligé de livrer ses dernières armes. Et, comme si la miséricorde ne pouvait rien contre ce cœur endurci des hommes qui ont regardé d'un oeil torve et la bouche bée les miracles du Christ sans comprendre qu'il fallait convertir et changer radicalement leur cœur, alors, à ce moment-là Jésus leur dit que le jugement sera plus terrible pour eux.

Frères et sœurs, nous aussi, nous avons vu de plus grands miracles que n'en a vu Capharnaüm, que n'en a vu Corozaïn, nous avons vu la grâce de Dieu se répandre dans notre cœur au jour de notre baptême. Nous avons connu l'amour infini de Dieu mort et ressuscité pour nous. Comme le dit saint Paul, nous avons eu, dépeints sous nos yeux "les traits de Jésus mort en croix". Et cependant, où en sommes-nous de cet amour de Dieu ? Où en sommes-nous de notre passion pour Dieu ? Où en sommes-nous de notre pénitence et de ce cœur que nous accepterions de voir brisé pour l'amour même de Dieu ?

 

AMEN