MISSION IMPOSSIBLE !

Lm 3, 17-24 ; Mt 23, 1-12

(19 septembre 2009)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Insaisissable transparence

F

 

rères et sœurs, le coup de colère de Jésus ce jour-là est tombé sur les pharisiens à propos de l'hypocrisie, mais je crois qu'il ne faut pas leur réserver ce privilège de ce que Jésus a dénoncé. En effet, ce que Jésus dénonce dans cette page de l'évangile n'est pas l'apanage d'une seule catégorie de gens : c'est l'impossible transparence.

Il y a quelque chose dans notre vie et dans notre cœur qui est contradictoire. D'un côté, une véritable aspiration à la transparence, on appelle cela aussi le goût de la vérité. C'est la transparence d'abord avec soi-même, le fait de pouvoir être vraiment ce qu'on peut ou voudrait être, et puis la transparence avec les autres, soit que nous-même sachions laisser lire à livre ouvert notre propre vie, nos intentions et notre cœur, soit que nous souhaitions que les autres puissent laisser à livre ouvert leur vie, leurs intentions et leur propre cœur. Or, il faut le dire, cette transparence est impossible. Ou bien, d'un autre côté, cela tombe dans l'exhibitionnisme, le n'importe quoi, ce qu'on appelle aujourd'hui la "peopelisation" qui fait que la spontanéité, le désir de faire tout ce qu'on a envie devient absolument lassant et parfois profondément bête. Ou bien, cette transparence par miracle et par grâce, c'est la sainteté, mais en général, ce n'est pas ce qui défraie la chronique des écrans et de la télévision.

Cette transparence à laquelle nous aspirons, c'est vrai, est une aspiration réelle mais nous ne la maîtrisons pas. D'autant plus que le deuxième aspect qui crée la contradiction et la compréhension, c'est que chaque fois que nous voulons dire ou manifester quelque chose, nous sommes obligés de le manifester par des signes. Ce que nous portons au fond du cœur, nous le manifestons par notre corps, par les expressions de notre visage, par notre langage, par des gestes d'affection. A ce moment-là, cela passe par une médiation, un moyen qui n'est jamais aussi précis et aussi fidèle et exact que ce que nous pourrions souhaiter. De là, la tentation inévitable d'utiliser tout ce que nous avons comme moyens d'expression pour parfois, même légèrement, donner le change. L'hypocrisie, avant d'être volontaire (ce qui est à ce moment-là un péché caractérisé, c'est le mensonge), est déjà enracinée en nous par le fait que nous ne savons pas dire qui nous sommes. Nous n'utilisons pas bien les moyens pour exprimer ce que nous sommes. Il y a toujours un très léger décalage entre la réalité que nous sentons et que nous éprouvons intérieurement et la manière dont nous la disons, dont nous la manifestons, dont nous la portons à la connaissance des autres.

Quand Jésus dénonce cette hypocrisie, il faut vraiment le prendre comme un avertissement radical sur notre condition humaine. Si c'est l'homme lui-même et par ses seules ressources qui veut arriver à cette transparence pure et dure, la plupart du temps, ce sera voué à l'échec. Cette impossible transparence, cet échec fondamental que nous pouvons tous ressentir d'une manière ou d'une autre au cœur même de nos vies, impossibilité d'une communication parfaitement limpide, d'une expression parfaitement lumineuse et transparente, cette impossibilité-là, c'est le premier pas sur le chemin d'accueil de la grâce. Si ce n'est pas Dieu lui-même qui vient épouser ce que nous sommes, le traduire et le manifester par sa grâce et sa sainteté, nous n'y arriverons jamais.

Ne condamnons pas trop vite les pharisiens, n'en faisons pas la caractéristique de ce que nous n'aimons pas ou de ce que nous sentons n'être pas toujours franc du collier, mais essayons d'y reconnaître une sorte de séquelle profonde de notre vie intérieure, de notre vie tout court et de notre manière de la manifester. Alors peut-être que cette ascèse dans laquelle nous découvrirons que la transparence est impossible par nos propres moyens, sera la premier d'accrochage pour comprendre ce qu'est la grâce.

 

AMEN