CE PÉCHÉ NE SERA PAS REMIS

Ex 19, 1-2+9-11+16-20 ; Mt 12, 22-32

(1er août 1981)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

C

ette page d'évangile comporte plusieurs actions et plusieurs paroles du Christ, et il serait impossible en quelques instants de commenter tous les passages ainsi réunis. Je voudrais donc m'arrêter seulement sur la dernière parole de Jésus, assez énigmatique : "Celui qui parle contre le Fils de l'Homme, c'est-à-dire contre Jésus Lui-même, cette parole pourra lui être remise, mais celui qui parle contre l'Esprit Saint, celui qui blasphème l'Esprit Saint, cette parole ne lui sera remise ni dans ce monde ni dans l'autre ". C'est un des points de l'évangile les plus délicats, sur lequel les commentateurs se sont le plus divisés et ont fait preuve d'imagination sans parvenir à cerner exactement ce problème. Aussi bien, suis-je peut-être un peu prétentieux de vouloir vous proposer une solution, elle ne vaut pas plus cher que les autres, en tout cas je vous la donne comme je la sens moi-même.

Il me semble que pour tenter de comprendre cette énigmatique différence entre le péché contre le Saint-Esprit et le péché contre le Fils de l'Homme, il faudrait partir, précisément, de ce que sont le Fils de l'Homme et l'Esprit Saint, non seulement dans la Trinité, mais dans leurs relations particulières, spécifiques avec nous, avec les êtres humains. Le Fils de l'Homme, c'est Dieu Lui-même, en tant qu'Il s'est fait proche de nous, qu'Il s'est incarné dans notre chair, qu'Il s'est fait l'un de nous. Le Fils de l'Homme, c'est Dieu à notre portée, et cependant c'est Dieu qui, par rapport à nous, reste extérieur comme un compagnon est extérieur à celui qu'il accompagne, extérieur comme un modèle est extérieur à celui qui l'imite, extérieur comme un interlocuteur est extérieur à celui qui lui parle.

Jésus, en outre, c'est Dieu qui, s'étant incarné, s'est comme le dit saint Paul "anéanti", c'est-à-dire a perdu les prérogatives, les privilèges visibles de la gloire divine, pour se faire en tout semblable à nous, indiscernable de nous. Et l'on peut penser qu'il soit excusable que les hommes, voyant parmi eux un homme, ne sachent pas, du premier coup d'œil, reconnaître en lui, Dieu présent. On comprend qu'il puisse être possible que sans nécessairement mauvaise volonté, sans mauvaise foi, sans qu'il y ait nécessairement haine dans le cœur, on soit empêché de reconnaître dans le Christ, la Parole vivante de Dieu. Et certainement beaucoup d'hommes à travers le monde, dans nos villes, dans notre voisinage immédiat, ignorent le Christ, non pas nécessairement par mauvaise volonté, par haine de leur part, mais parce que des empêchements culturels ou idéologiques font qu'ils n'arrivent pas à reconnaître le Christ, à reconnaître Dieu dans ce Jésus dont nous leur parlons, dont nous sommes les témoins, hélas des témoins souvent opaques qui justement ne permettent pas à leur regard de traverser cette opacité.

On peut donc refuser la divinité du Christ, ne pas reconnaître la présence de Dieu en Jésus-Christ, sans nécessairement être de mauvais foi, et c'est pourquoi, ce refus peut, en certains cas, être pardonné. Dieu merci, beaucoup de nos frères les hommes qui ne sont pas croyants nous précéderont, ou en tout cas nous retrouveront dans le Royaume des cieux.

Mais l'Esprit Saint, troisième personne de la Trinité, n'est pas Dieu incarné. C'est Dieu habitant à l'intérieur de nous-mêmes, c'est Dieu qui nous est donné pour qu'Il nous vivifie de l'intérieur, qu'Il ne fasse en quelque sorte plus qu'un avec notre être profond, de telle sorte que tout ce que nous pensons ou tout ce que nous vivons, tout ce que nous agissons, tout ce que nous faisons, c'est l'Esprit Saint qui le pense, qui le fait avec nous, et que, ainsi, notre cœur aime de l'amour même de l'Esprit, notre pensée scrute avec le regard même de l'Esprit Saint, et nos mains agissent avec la vitalité, le dynamisme de l'Esprit Saint.

L'esprit Saint, c'est donc Dieu, je ne dirai pas sensible au cœur, mais Dieu présent dans notre cœur et faisant, en quelque sorte partie de notre propre vie. Si donc Dieu se révèle ainsi de l'intérieur à nous-mêmes, si Dieu habite en nous de telle sorte que nous avons une inclination vers ce que Dieu nous dit, vers ce que Dieu nous murmure au profond de nous-mêmes, s'il y a cette sorte de persuasion, de séduction intérieure de Dieu par rapport à nous-mêmes qui est précisément le fruit de l'Esprit Saint, refuser cette évidence intérieure c'est un péché qui ne peut pas être pardonné. Non pas parce que Dieu voudrait se venger de notre blasphème, mais précisément parce que si nous refusons ce témoignage intérieur de Dieu au fond de nous-mêmes, qui pourra nous convaincre ? Quelle est la force qui pourrait nous convaincre si nous n'entendons pas cette parole qui est en nous ? Je crois que beaucoup d'entre nous et aussi beaucoup d'hommes qui ne partagent pas notre foi, ressentent ainsi cette inspiration de l'Esprit, peut-être d'une façon obscure, peut-être sans savoir l'exprimer, sans savoir l'expliciter, mais ils sentent bien qu'il y a là une fidélité à laquelle on ne peut pas échapper. Ceux qui ne connaissent pas Dieu et qui ne savent pas le nommer parleront peut-être de la conscience ou de leur devoir, mais ils sentent bien qu'il y a là quelque chose contre quoi l'on ne peut pas aller, sans être pécheur d'un péché qui, lui, n'a pas de rémission, non pas encore une fois, par la méchanceté ou la tyrannie de Dieu, mais parce que c'est l'ultime recours que Dieu peut avoir à notre égard que de parler au fond de notre cœur.

Je crois que le pire qui puisse nous arriver, c'est de faire la sourde oreille à cette source qui jaillit silencieusement au fond de nous. C'est de vouloir faire comme si Dieu n'habitait pas dans notre cœur, comme s'il n'y avait pas au fond de notre cœur cette parole murmurée qui s'adresse à nous. Si nous voulons fermer les yeux à l'évidence, si nous voulons vivre dans ce mensonge intérieur qui fait que nous appelons lumière ce qui est ténèbres et ténèbres ce qui est lumière, et que nous appelons vrai ce qui est faux et faux ce qui est vrai, que nous le fassions de façon pleinement volontaire ou bien que nous nous soyons tellement habitués au mensonge que nous ne nous rendions même plus compte que nous vivons dans le mensonge, peu importe, cette vie dans un mensonge intérieur c'est le pire qui puisse nous arriver.

Prions les uns pour les autres pour que ce reniement intérieur de la présence de Dieu en nous, ne nous arrive pas, pour que nous ne refusions pas l'évidence de la lumière quand elle nous est donnée. Et encore une fois, cette évidence n'est pas nécessairement celle de la foi explicite, mais c'est l'évidence de ce que nous devons être, de ce que nous devons faire, de ce que nous devons penser, car il y a une présence vivifiante de Dieu au fond de chaque homme, et c'est la première fidélité, et en même temps la dernière, l'ultime fidélité qui nous est demandée, celle à ce témoignage intérieur de Dieu.

 

AMEN