LA LITURGIE, PRIÈRE OBJECTIVE

Ex 14, 5-18 ; Mt 11, 16-24

(24 juillet 1981)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Flûtiste …

L

 

es paroles du Christ, pour ses contemporains, pour ses auditeurs sont sévères et peut-être devons-nous les appliquer à nous-mêmes. Nous aussi, nous avons entendu la Parole du Seigneur, et bien sûr nous croyons en sa parole. Pourtant, avons-nous véritablement laissé cette parole pénétrer jusqu'au fond de notre cœur pour le retourner, le convertir ? Ne sommes-nous pas comme ces villes du bord du lac, comme ces habitants de Bethsaïde et de Capharnaüm qui se pressaient en foule autour du Christ pour voir ses miracles, pour être éblouis, pour être consolés par ces guérisons, mais qui, ensuite, quand le Christ leur annonçait sa Passion, ou le pain de l'eucharistie, s'éloignaient, déçus ou dégoûtés, ou ne voulant pas comprendre.

En vérité, le fond du problème, c'est que nous avons toujours en nous une certaine idée de Dieu, de notre salut, de la manière dont nous devons conduire notre vie, et nous ne nous laissons pas dire par le Seigneur la Parole qu'Il nous destine parce que nous voulons toujours la filtrer à partir de nos préjugés, de nos idées faites à l'avance. C'est ce que le Christ reproche à ses contemporains en les comparant à ces gamins qui, quand on leur parle de se réjouir et de danser refusent parce que ce jour-là ils ont envie d'être tristes, et quand on leur propose de se lamenter sur le mal et sur le péché du monde, ce jour-là ils refusent aussi parce qu'ils ont envie de se divertir. Nous n'avons pas nécessairement mauvaise volonté, mais nous avons volonté propre, c'est-à-dire que nous sommes arrêtés et fermement enracinés dans nos désirs et nos idées personnelles et nous voulons que les choses se passent de telle et telle manière et nous ne savons pas être disponibles à cette irruption de Dieu dans notre vie qui nous bouscule souvent.

C'est une des raisons pour lesquelles tant de chrétiens, croyant n'aiment pas la liturgie et préfèrent souvent venir prier seuls. Quand on prie seul, on prie selon les sentiments du moment, selon ce qu'on pense dans son cœur et l'on cultive la joie ou la tristesse selon l'humeur du moment. Tandis que la liturgie est une prière objective, ne dépend pas de nos sentiments du moment et qui en quelque sorte, nous propulse dans la joie ou dans le deuil selon le mystère que Dieu estime nécessaire de nous faire partager, en ce moment précis où Il nous appelle, où Il nous convoque. Et pour peu que notre sensibilité ne soit pas accordée à la tonalité du mystère qui nous est proposé, notre première réaction est d'être déçu, de dire ce n'est pas cela que j'attendais, je n'avais pas besoin de cette parole-là, ce n'est pas de ceci dont mon cœur était friand. Cette parole de joie qui vient de retentir dans la liturgie ne correspond pas au véritable besoin spirituel qui est le mien, alors cette liturgie me laisse indifférent, je m'en écarte et je vais faire ma propre religion moi-même, ma propre pratique qui sera ainsi plus conforme à mes besoins.

C'est une grave erreur. Car, à ce moment-là, nous donnons une importance unique, décisive et certainement aux sentiments de notre cœur au moment où nous les portons en nous. Et nous ne savons pas entendre cette parole de Dieu qui nous interpellait et qui, précisément avait pour premier effet de relativiser nos états d'âme et de nous mettre en face de quelque chose de beaucoup plus objectif qui est tout aussi bien, la splendeur et la joie de la création que la souffrance du monde, selon ce que Dieu veut nous dire, et qu'Il nous dit, en général, quand nous n'y sommes pas disposés. Car nous avons toujours besoin que notre cœur soit retourné. Si nous suivons trop facilement la pente de notre cœur, même, encore une fois, sans qu'il y ait mauvaise volonté de notre part, nous risquons de mélanger beaucoup nos propres paroles à la Parole de Dieu et de ne plus très bien savoir à quel moment nous cessons d'entendre l'appel de Dieu pour faire nous-même les demandes et les réponses. Nous devons donc bénir cette irruption de Dieu dans notre vie qui nous interpelle quelquefois avec vigueur, quelquefois à contre-temps, quelquefois à l'inverse de notre attente, mais qui, par là même, nous remet dans la totalité du mystère de l'univers et des besoins de cet univers. Il faut que nous nous laissions ainsi déraciner de nous-même, sortir de notre propre ornière pour que nous soyons confrontés au-delà de ce que nous sommes à la vérité de Dieu, à la vérité des autres et aussi à notre vérité profonde.

Ne soyons donc pas capricieux comme ces enfants dont nous parle le Christ qui ne peuvent jamais répondre à l'appel des autres, à l'appel de Dieu. Laissons-nous prendre par le Seigneur et ne particulier, toutes les fois que nous participons à la liturgie, écoutons cette Parole de Dieu comme un appel qui nous tire hors de nous-mêmes pour nous mettre ne face de la totalité de ce mystère.

 

AMEN