LE SALUT ET LA FOI

Ex 1, 8-13+22 ; Mt 8, 5-17

(13 juillet 1981)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Rome : Marché de Trajan - Fierté romaine

C

 

ette page d'évangile nous est bien connue. La guérison de l'enfant du centurion est un des textes majeurs sur la puissance de la foi, et en même temps sur l'humilité de cet homme qui ne veut pas, qui n'ose pas inviter Jésus à entrer dans sa maison. Texte classique aussi sur la force de la parole du Christ qui guérit même à distance. Cependant, je voudrais attirer votre attention sur deux points : tout d'abord, il s'agit d'un centurion romain, de quelqu'un qui ne fait pas partie du peuple élu, du peuple choisi. Et Jésus le redit, à plusieurs reprises : "Je n'ai jamais trouvé une telle foi en Israël !" Et ensuite il dit : "Beaucoup viendront du levant et du couchant," c'est-à-dire des pays lointains des pays qui ne sont pas le pays de Dieu, qui ne sont pas le peuple de Dieu, "et ceux-là viendront s'asseoir au festin dans le royaume ".

Il est important que nous n'imaginions pas trop facilement que la foi nous est réservée, qu'elle est notre affaire, que c'est nous, parce que nous sommes baptisés, parce que nous sommes chrétiens, parce que nous sommes explicitement disciples de Jésus, que c'est nous qui sommes les croyants. Il y a aussi une foi qui s'exprime, peut-être de façon plus maladroite, qui ne sait pas toujours trouver les mots exacts pour se dire, mais il y a aussi une foi, éventuellement plus grande, dans le cœur de ceux qui semblent étrangers à notre religion, à notre vie chrétienne, dans le cœur de ceux qui nous semblent loin apparemment de l'Église et de Dieu. La foi se rit des frontières. Elle se rit des étiquettes, des attributions. La foi est un don gratuit de Dieu et elle peut germer dans le cœur de n'importe quel homme, quelle que soit sa culture, quelle que soit sa situation explicite par rapport au message de Dieu. La foi est un jaillissement de lumière qui vient de Dieu, qui dépasse les forces de l'homme, qui n'est pas à la mesure de nos connaissances, et de la chance que nous avons eue ou que nous n'avons pas eue de naître en milieu chrétien. La foi est cette illumination du cœur, et "il y en a beaucoup qui viendront du levant et du couchant" qui viendront de très loin de notre communauté, de notre assemblée "pour s'asseoir au royaume de Dieu".

Sachons donc reconnaître la foi dans le cœur de tous ceux que nous croisons dans la rue et qui, apparemment, ne font pas partie de la communauté explicite des chrétiens.

La deuxième remarque a trait à la toute dernière parole. Après avoir guéri le fils du centurion, après avoir guéri la belle-mère de Pierre, après avoir guéri de nombreux malades, Jésus s'applique cette parole de l'Ancien Testament : "Il a pris sur Lui nos maladies". Il a porté dans sa chair nos infirmités.

Le mystère des rapports entre Dieu et la souffrance n'est pas simplement un mystère de toute puissance. Ce n'est pas simplement que Dieu comme créateur et comme Sauveur a le pouvoir de guérir comme il a le pouvoir de pardonner les péchés. Mais, d'une façon inattendue, inespérée et proprement divine, Jésus, Dieu ne nous guérit pas simplement par un effet de sa puissance. Jésus nous guérit en prenant sur Lui nos maladies. Et ailleurs, nous verrons aussi que Jésus nous délivrera du mal et de notre péché, en prenant sur Lui nos péchés. C'est cela le secret du salut, tel qu'il a germé et jailli du cœur de Dieu. Non pas un salut octroyé mais un salut pour lequel Dieu paye en quelque sorte le prix le plus élevé.

Dieu ne se contente pas de nous pardonner. Dieu ne se contente pas de nous guérir. Dieu fait sienne notre souffrance et même notre péché, tout ce mal qui nous accable. C'est un mystère insondable que celui de la souffrance de Dieu, que celui de ces maladies dont Jésus-Christ a voulu se charger sur sa croix. Mystère qui dépasse d'ailleurs simplement, si j'ose dire, l'épisode de la croix. Car la croix du Christ est révélation de ce qui se passe éternellement dans le cœur de Dieu. Dieu, non seulement pendant le temps de son Incarnation, mais Dieu dans son éternité, porte dans son cœur, la souffrance des hommes. Dieu souffre de nos souffrances. Dieu souffre surtout de notre péché, de notre indifférence, de notre manque d'amour. Il y a dans le mystère de Dieu celui de cette récapitulation de tout ce qui existe dans l'univers qu'Il a créé et qu'il a créé par amour, et que par conséquent Il assume par amour, et cet amour de Dieu est tellement vrai, pour nous, que cet amour ne peut pas Le laisser intact, ne peut pas laisser Dieu indifférent. Malgré l'éternité de Dieu, malgré la béatitude infinie de Dieu, d'une façon qui échappe à notre compréhension, il y a aussi, en Dieu, la place pour cette souffrance infinie des hommes qu'il prend dans son cœur, qu'il prend en Lui, et qu'Il assume par amour.

Allons avec confiance vers ce Dieu dont l'amour est si grand que malgré son bonheur infini, Il nous aime au point de souffrir de nos souffrances et d'être atteint par toutes nos misères et toutes nos pauvretés, au plus profond de son cœur.

 

AMEN