CHOISIR SA VOIE
Gn 44, 18-29+ Gn 45, 1-5 ; Mt 7, 13-20
(9 juillet 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Fruits savoureux
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ans cette page d'évangile, à propos des vrais et faux prophètes, Jésus nous donne quelques indications pour discerner les esprits qui marchent dans la vérité de ceux qui font seulement semblant d'exister, et qui, en réalité, ne sont rien et sont vides.
Ces caractéristiques qui permettent de distinguer la vérité vécue la vérité agie du mensonge en actes, de la fausseté, sont d'abord l'étroitesse du chemin et en second lieu les fruits.
La vérité, non seulement la vérité pensée, affirmée, mais la vérité vécue se caractérise par le chemin resserré, c'est-à-dire par ce qui n'est pas facile. La voie large, c'est la voie de la facilité, c'est celle où l'on peut s'engager sans donner profondément de soi-même. Ce n'est pas pour limiter le nombre de ceux qui parviendront à la vérité que Jésus nous dit que la porte est étroite, le chemin resserré. Ce n'est pas pour le plaisir malsain de rendre les choses plus hasardeuses ou plus difficiles. C'est parce que l'effort nécessité, rendu indispensable par cette porte étroite, permet seul d'atteindre à la profondeur de notre être pour vivre cette vérité au fin fond de nous-mêmes et non pas simplement d'une manière superficielle et facile. Un compositeur de musique qui était aussi un grand chef d'orchestre demandait toujours aux musiciens, dans les œuvres qu'il composait, de jouer dans les tessitures qui étaient particulièrement difficiles pour eux, non pas leurs tessitures normales mais des tessitures excessives. Il justifiait ce choix en disant : c'est seulement de cette façon-là que les musiciens jouent véritablement tout ce dont ils sont capables, et donnent la vérité d'eux-mêmes, sinon ils se laissent aller à la facilité. Si la porte du royaume est étroite, c'est parce qu'elle nous demande la totalité de nous-mêmes que nous ne donnons pas spontanément car nous sommes des êtres trop fragiles et trop faibles. C'est cette exigence seule qui mobilise toutes nos énergies jusqu'au plus profond.
Et ceci éclaire la deuxième caractéristique, celle des fruits. Dire que celui qui fait la vérité se reconnaît aux fruits de son agir, cela ne veut pas dire seulement que les apparences visibles permettent de juger le fond invisible du cœur. Le fruit ce n'est pas simplement ce qui se voit. Jésus aurait pu dire à ce moment-là aussi bien les feuilles ou les branches qui sont tout aussi visibles que les fruits. Le fruit, c'est l'ultime réalisation de la créature végétale. C'est ce qui provient du plus profond de la nature, de l'arbre. C'est ce qui met en œuvre la totalité de ses énergies pour parvenir au parachèvement, à l'épanouissement de ces virtualités. Tant qu'un arbre n'a pas produit son fruit, il est resté encore à la surface de lui-même. Il n'a pas donné tout ce qu'il pouvait être. C'est pour cela que l'on reconnaît la valeur profonde d'un homme à ses fruits, à ce qui l'a mobilisé tout entier, à ce qui véritablement est l'expression profonde de lui-même.
Au fond, ces deux caractéristiques n'en font qu'une. Cette porte étroite est là pour nous contraindre à la plus grande profondeur de nous-mêmes et les fruits sont l'expression de cette profondeur de nous-mêmes. Jésus nous demande une seule chose : c'est d'aller au fond des choses, au fond de nous, au fond du mystère. Car si nous restons seulement à la surface de nous-mêmes, nous n'atteindrons jamais le royaume de Dieu. Pour être vraiment les fils du royaume, il nous faut creuser jusqu'au plus profond de notre cœur, ou plus exactement que nous laissions Dieu creuser au fond de notre cœur, et nous conduire par la main jusqu'à cette profondeur qu'il connaît mieux que nous, qu'il habite et où seulement nous nous révélons pleinement.
Le christianisme n'est pas une religion de masochisme ou de réduction de nous-mêmes. La foi à laquelle le Christ nous invite n'est pas une religion qui nous restreindrait ou qui nous couperait les ailes ou qui mutilerait notre être. Au contraire, c'est la foi que Christ qui, seule, peut nous conduire à l'épanouissement total, complet de nous-mêmes, mais un épanouissement qui est exigeant, qui coûte cher, qui nous oblige à l'effort profond de mobilisation de tout notre être, et en même temps à cette disponibilité à la lumière de Dieu qui, elle, va jusqu'au fond de nous pour nous révéler vraiment à nous-mêmes.
AMEN