ÉVANGÉLISER SON CORPS

Os 8, 4-7 +11-13 ; Mt 6, 1-15

(8 juillet 1980)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

A

 

trois reprises, à propos du jeûne, à propos de la prière et à propos de l'aumône, le Christ critique une religion trop extérieure, trop rigide et fait appel à la religion intérieure, celle qui se situe dans le secret de telle sorte que le Père "qui voit dans le secret " sera seul à pouvoir reconnaître la vérité d'une telle attitude religieuse.

Effectivement, nous avons beaucoup à apprendre de cet enseignement du Christ, nous qui sommes souvent tentés d'accomplir des rites, des œuvres, d'accumuler des actions, tout comme les pharisiens, et de croire qu'à partir d'une certaine manière de vivre, d'un certain style extérieur nous serons justifiés. C'est comme si avoir de bonnes manières, comme si être bien portants, comme si être pratiquant suffisait à sauver, comme si seuls les actes extérieurs étaient exigés et caractérisaient le produit. Il est bon que le Christ nous rappelle que la vérité est celle du cœur et non pas celle des lèvres, encore moins celle des mains ou des actes extérieurs.

Cependant il y aurait un effet contraire qui pourrait prendre appui sur ces paroles du Christ, comme si toute expression visible de notre foi était inutile, superfétatoire. Nous voyons alors un certain nombre de nos frères dire parfois : "Je ne participe pas à la liturgie de l'Église, car tout cela est extérieur, tout cela ce sont des gestes, c'est une pompe extérieure et je préfère prier seul dans une église, je préfère me trouve face à face avec le Seigneur, dans la vérité et l'intimité du cœur." C'est une autre tendance qui, elle aussi, peut être utile mais dans laquelle il ne faut pas tomber.

Dans un cas comme dans l'autre on rompt la communion entre le cœur et le corps. Que ce soit pour faire semblant, par des gestes extérieurs alors que le cœur est indifférent, ou que ce soit pour cacher dans le secret du cœur, en gardant extérieurement une apparence neutre, dans un cas comme dans l'autre, on rompt l'unité profonde de l'être humain dans lequel il y a communion, communication permanente entre le cœur et le corps, ou plutôt dans lequel il faut rétablir cette communication. Car le corps, c'est en quelque sorte la partie de notre âme qui est tournée vers le monde, qui est tournée vers nos frères, qui est tournée vers l'extérieur mais il y a loin que le corps soit naturellement en opposition avec l'âme. En vivant avec elle, il en est au contraire l'expression, la manifestation, comme la partie de notre âme qui se tourne vers l'extérieur.

Retrouver le temps d'une vraie liturgie, d'une vraie religion, d'une vraie prière, c'est précisément retrouver cette communion profonde entre l'extérieur et l'intérieur, de telle sorte que, de cette vie que le Christ nous donne au plus profond de notre cœur, jaillisse véritablement une expression, que cette vie ne soit pas simplement cantonnée au profond de nous-mêmes, enfermée, mais que cette vie emplisse notre être tout entier, et qu'à ce moment-là, nos actes, nos paroles, nos chants, nos gestes ne soient pas des gestes calculés, plaqués, artificiels, éventuellement hypocrites, mais qu'ils soient spontanément l'expression et le prolongement, et le jaillissement de ce que nous portons au plus profond de nous-mêmes.

Je crois qu'il faut, certes, nous défier d'un pharisaïsme trop extérieur, mais il faut aussi que nous apprenions à évangéliser notre corps, c'est-à-dire que nous apprenions aussi à ce que la prière soit la prière de nos mains, la prière de nos pas, la prière de nos lèvres, que nous sachions nous servir de tout notre corps comme d'une louange pour le Seigneur, car la louange ne doit pas être cantonnée uniquement à l'intérieur de nous-mêmes mais elle doit rayonner partout.

Ce que le Christ nous demande, ce que le Père veut nous dire là, dans le secret, c'est que le plus profond soit comme la source de tout le reste, c'est que la prière jaillisse à la racine de nous-mêmes et qu'elle ne soit pas seulement une apparence extérieure. Mais de cette racine, doivent pousser les branches et les feuilles, et les fleurs et les fruits. Il faut que notre vie entière, il faut que notre être tout entier soit louange et prière. Demandons au Christ, demandons à l'Église qui, conseillée elle-même par le Christ nous apprend à prier, demandons leur de nous introduire à cette prière de l'être tout entier.

 

AMEN