UNE NÉGOCIATION PAYANTE
Ep 3, 2 + 5-6 ; Mt 15, 21-28
(17 août 2009)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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rères et sœurs, dans l'évangile que nous avons entendu, nous pourrions être particulièrement choqués du fait que Jésus ne soit pas tellement accueillant vis-à-vis de cette femme. Vous savez combien la question de l'accueil est importante dans l'Église, à ce point souvent que cet accueil est perverti, puisqu'on vous expliquera toujours que l'Église doit accueillir tout, n'importe quoi, n'importe comment et quand des gens ne se comportent pas correctement dans une église, ce n'est jamais de leur faute bien sûr, c'est de la faute des chrétiens qui ne savent pas accueillir.
Cela dit, je crois que dans l'évangile de ce jour, il n'est absolument pas question de convenance, de quelqu'ordre que ce soit, il s'agit là encore de ce rapport, de cette distance entre ce que Dieu veut pour l'humanité et ce à quoi Dieu est confronté par rapport à la liberté de l'homme. Pour reprendre une expression très à la mode chez les couples, chez les parents qui sont confrontés à leurs enfants, qu'ils soient en bas âge ou au temps de l'adolescence, il s'agit de négociation permanente. Les parents ont un projet sur leurs enfants, exactement comme Dieu a un projet sur nous. Comme les parents sont confrontés à la liberté un peu fantasque de leurs enfants, Dieu aussi est confronté à la liberté fantasque de l'humanité.
Ce que dit Jésus dans cet évangile, c'est qu'il est venu parmi les hommes, d'abord pour remettre de l'ordre dans la maison d'Israël, qui est le peuple élu en vue de rebâtir ce peuple élu, afin que Dieu rencontre toute l'humanité. La question du peuple élu n'est pas une question d'exclusion où d'un côté il y aurait le peuple élu, bien-aimé de Dieu, et de l'autre côté, le reste de l'humanité qui ne serait pas appréciée par Dieu. Là aussi, vous pourriez largement broder et vous aurez peut-être quelques réminiscences dans vos propres histoires familiales, à savoir si papa ou maman ont préféré mon frère ou ma petite sœur à moi-même.
Il n'est pas question d'exclusivité de Dieu vis-à-vis d'Israël contre le reste de l'humanité, mais il s'agit pour Dieu d'articuler différemment le même amour plein qu'il a pour tous les hommes : Israël et l'humanité. D'ailleurs, si ce n'était pas le cas, on pourrait se demander ce que le Christ est allé faire en-dehors d'Israël aux confins du pays de Canaan, vers Tyr. Jésus dit : je n'ai rien à voir avec les cananéens, je ne suis pas venu pour vous et la brave femme si elle avait voulu aurait pu lui répondre : tu n'avais qu'à rester chez les juifs, qu'est-ce que tu es venu faire dans le sud du Liban, puisque Tyr se trouve maintenant dans cette région. Il ne s'agit pas pour Jésus de mépriser, mais il s'agit de rebâtir Israël. Il y a dans les évangiles de renégociations permanentes à l'instar des enfants avec leurs parents.
C'est ce qui va se passer. En fait, la cananéenne va lui casser les pieds : ma fille est malade, il faut que tu la sauves. Jésus va lui dire : je ne suis pas venu pour toi, comme vous l'avez entendu ! La cananéenne va répondre non pas sur le mode impertinent que je prenais il y a un instant, mais elle va répondre sur un mode extrêmement humble et bouleversant. Elle ne se place pas non plus sur le mode de la jalousie. Nous savons bien là aussi comment nous pouvons faire des raccourcis extrêmement simples entre les jalousies qui existent dans les familles et de la jalousie qui peut exister entre Israël et les chrétiens. Elle va dire : c'est vrai, le gâteau, ce n'est pas pour moi. Je n'ai droit ni à la crème, ni à la cerise sur le gâteau, mais je sais que j'ai le droit aux petites miettes qui tombent sur la table. Elle a compris que normalement les païens n'ont pas encore à recevoir l'évangile, mais qu'il faut encore attendre. Cependant, elle dit à Jésus : moi, je ne veux pas attendre, mais je me contenterai de quelques miettes. Et Jésus va lui accorder ce qu'elle demande.
Je crois que cet évangile nous invite à réfléchir au moins sur deux choses. D'abord que le plan de Dieu n'est jamais rigide, mais que le Seigneur est tout à fait apte et souple pour redéfinir son plan de salut universel par rapport aux demandes que nous lui adressons. C'est la première chose. Je ne reprendrai pas une image que j'avais utilisée au mois de juin en faisant référence au GPS : recalcul du parcours en cours. C'est un peu la même chose que les renégociations permanentes. Le deuxième point serait de dire qu'à la place de nous mettre au niveau de la jalousie par rapport à Israël, par rapport à ceux dont on a l'impression que Dieu leur accorde tout, qu'ils n'ont besoin de rien, ils sont beaux, ils sont riches, ils sont en bonne santé, ils ont une belle propriété à Vauvenargues, ils ont des enfants qui poussent bien. Mais Dieu nous dit qu'il a un projet sur chacun d'entre nous et que c'est à chacun d'entre nous de découvrir quelle est notre place. En définitive, cette cananéenne va se contenter des miettes, mais nous, nous aurions voulu nous asseoir à la table. Les miettes de Dieu ce ne sont pas des petites miettes, c'est la plénitude que Dieu va donner à cette femme. Jésus lui dit : qu'il advienne selon ta volonté, selon ton désir, et sa fille est guérie.
C'est seulement après que nous pouvons reprendre d'une manière beaucoup plus paisible ce que nous avons entendu dans l'épître aux Éphésiens : "Ce mystère n'avait pas été communiqué aux hommes des temps passés comme il vient d'être révélé maintenant à ces saints apôtres et prophètes dans l'Esprit". Ce mystère de l'amour universel dont saint Paul fait mention dans son épître, s'est révélé à cette cananéenne, à cette femme qui n'aurait dû rien recevoir.
Frères et sœurs, que cet évangile nous révèle à la fois l'immense amour que Dieu a pour nous, et qu'il nous révèle aussi ce que nous avons à demander à Dieu. Nous avons à lui demander tout, mais avec beaucoup d'humilité, car les miettes nous suffisent.
AMEN