LE SECRET DU PÈRE

Ba 3, 36 – 4, 4 ; Mt 6, 1-15

(23 juin 2009)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

D

ans ce long passage sorti du sixième chapitre selon saint Matthieu, ressort plus particulièrement un mot c'est : le secret. Qu'est-ce qu'un secret, surtout en religion? En lisant ce passage ce matin, je pensais à un livre assez ancien, qui s'appelle "L'Octavius", qui a été écrit au début du troisième siècle, cela semble très loin, mais en même temps, la problématique est très actuelle. C'est un livre qui rappelle toutes les accusations qui ont été faites à l'encontre des chrétiens au tournant du deuxième et troisième siècle. Quelqu'un dit que ces chrétiens sont très bizarres, parce que généralement on ne se cache pas pour faire le bien, on se cache pour faire le mal. Par conséquent, si les chrétiens sont si discrets dans la société, si les chrétiens ne veulent pas que n'importe qui rentre dans leurs églises et assistent à leurs offices, c'est qu'ils ont quelque chose à cacher, et quelque chose de pas très catholique, passez-moi l'image ! 

       Je trouve cette réflexion assez intéressante. En fait, le mot "secret", allié avec la vie privée et publique du christianisme ce n'est pas si simple. D'un côté, on dit que si les chrétiens se cachent, c'est qu'ils ont de mauvaises actions à cacher, puisque comme je le disais il y a un instant, on ne se cache pas pour faire le bien. Et en même temps les chrétiens, surtout dans le siècle qui vient de s'écouler, on été accusés d'être trop souvent sur la place publique. Nous revenons à ce problème qui est que la religion, le christianisme serait l'affaire du secret du cœur, et que par conséquent, personne ne doit savoir que je suis chrétien : cacher les églises, les bétonner, ne pas faire de clocher, ne pas sonner les cloches, etc… Le chrétien est tellement caché dans la pâte qu'à la fin il étouffe et qu'il disparaît. Mais quand on sort de ce secret et qu'on vient devant les places, on nous accuse comme le Christ lorsqu'il parle des pharisiens, de ces chrétiens qui se montrent, avec leurs habits, leurs atours et qui essaient d'avoir à nouveau la main mise sur la société chrétienne. Et l'on nous dit : fichez-nous la paix, cela ne vous regarde pas ! restez dans vos églises, à genoux et laissez-nous constituer la société civile telle qu'elle doit se constituer avec les forces laïques. 

       Je crois que ce débat de société en fait, oublie une question qui est beaucoup plus personnelle et plus secrète. Ce que dit le Christ c'est qu'il ne s'agit pas de se cacher pour se cacher, il ne s'agit pas de dire : Dieu se cache, mais il est comme Big Brozer, il se cache pour mieux vous surveiller et vous prendre sur le fait quand vous commettez un gros péché, et venir vous tirer l'oreille. Ce n'est pas cela, le secret de Dieu, ne consiste pas à entrer dans des catégories de problèmes de sociétés ou de péché, ou de culpabilité. En fait, le secret consiste à faire découvrir qu'il y a en profondeur et en régularité et toujours à chaque instant la présence de Dieu dans notre cœur. 

       Pour caricaturer Qohélet, nous serions plutôt du genre à dire : il  y a un temps avec Dieu, et d'autres temps sans Dieu et nous le convoquons quand nous en avons besoin. Ce que disent tous ces passages mis bout à bout, avec ce fil rouge qui touche au secret, nous disent qu'il n'en est rien. Il n'y a pas un moment pour Dieu et un moment où Dieu ne serait pas là. Le secret, c'est exactement comme les artères qui irriguent notre corps et qui font passer ce sang vital pour le corps, et que nous ne voyons pas, le secret du père, c'est exactement la même chose. Le secret du Père c'est cette relation profonde de chaque instant qui de temps en temps peut se manifester aux yeux du  monde. Exactement comme le Christ fait chair qui est tout le temps auprès de son Père dans le secret, quelquefois en se mettant à l'écart pour prier sans que personne ne le voie. En même temps à d'autres moments, il y a cette manifestation du secret du Père à travers la voix de Dieu qui vient témoigner de la puissance divine de son Fils auprès des juifs, qui se manifeste parfois à travers des miracles. Le secret du Père, c'est ça. 

       Frères et sœurs, quand on entend parler de ce secret du Père, il ne faut pas nous dire que nous avons à nous cacher comme des petits oiseaux apeurés et que surtout, le christianisme consiste à en faire le minimum et à se montrer le moins possible. Le secret du Père, ce n'est pas non plus d'avoir peur du Père qui viendrait nous épier. En fait, le secret du Père c'est le sang, c'est l'Esprit Saint qui vient véritablement irriguer notre vie. Quand le Seigneur nous demande d'être discrets les uns avec les autres, c'est parce que faits à l'image de Dieu, comme Dieu est aussi discret et aussi présent dans le cœur du monde et dans le cœur de notre vie, nous aussi nous sommes appelés à être discrets et efficaces auprès de ceux que nous aimons. 

         Frères et sœurs, venons boire à cette coupe, venons nous nourrir de ce corps pour que véritablement notre vie chrétienne ne soit pas uniquement enfermée dans l'église, ou dans le secret de notre chambre, mais que nous vivions chaque instant de notre vie de ce secret du Père, de cet Esprit Saint et de ce corps et de ce sang que le Seigneur va livrer sans concession et gratuitement pour chacun d'entre nous. 

 

        AMEN