UN AUTRE REGARD SUR LES BÉATITUDES

Ba 2, 27-35 ; Mt 5, 1-12

(15 juin 2009)

Homélie du Frère Daniel  BOURGEOIS

F

rères et sœurs, ce texte qu'on appelle les Béatitudes dont nous venons d'entendre la version chez saint Matthieu, est probablement un de textes qui a bouleversé l'histoire de l'humanité. En effet, avant ce texte des Béatitudes, avant cette parole de Jésus, tout l'agir de l'homme, ce qu'on appelle au sens large la morale, c'est-à-dire les principes en vertu desquels il faut vivre étaient plus ou moins basés sur un projet de l'homme. Quand vous lisez tous les philosophes païens, leur travail consistait à dire : voilà ce que doit être un homme. Autrement dit, c'est un certain nombre de principes et de ce point de vue-là le Décalogue, la Loi donnée à Moïse sur le Sinaï ne fait pas exception. C'est pour cela que cette Loi de Moïse : tu ne tueras pas, tu ne voleras, tu honoreras ton père et ta mère, est constituée sur le mode du commandement. L'homme est en face d'un projet, d'une certaine image de soi et son agir moral, son action concrète, quotidienne, consiste à se conformer à ce modèle. 

       Jésus semble-t-il ici, ne cherche pas à nier cette exigence humaine, il la respecte infiniment. C'est pour cela que toutes nos sociétés en général, quand elles veulent bien se donner le désir et les exigences qui sont dans le Décalogue, essaient de faire de cette Loi, le principe dans lequel les hommes arrivent à vivre entre eux. Comme nous sommes pécheurs, on n'y arrive jamais tout à fait mais au moins, comme le dira saint Paul plus tard, cela donne des repères. 

       Jésus ne se base pas d'abord sur le problème de la Loi, du commandement, de ce qu'il faut faire et de l'image qu'il faut réaliser. Jésus part de situations dans lesquelles peuvent se trouver les membres de l'auditoire auquel il s'adresse. C'est-à-dire des pauvres, pauvres de cœur, mais pauvres quand même, des hommes qui sont dans l'affliction à cause du mal qu'on leur a fait, du deuil, à cause d'une épreuve, des hommes qui sont persécutés, des hommes qui pleurent, des hommes qui ont faim et soif de la justice parce qu'on ne leur a pas rendu justice. C'est un peu le portrait type de ces petites gens de Galilée qui ont constitué les premiers auditoires de Jésus. Or, Jésus ici ne leur pose pas encore un fardeau supplémentaire sur les épaules de lois à appliquer. Il ne leur dit pas : vous pleurez, il faut essayer de pleurer encore plus. Il ne donne pas de prescriptions mais il dit simplement : heureux ceux qui pleurent. 

       Cette phrase et cette structure  : "heureux ceux qui" … sont dans telle ou telle situation, "car"… voilà ce qui va se passer pour eux, c'est un renouvellement complet de la vision de l'agir humain. Le Christ dit : ce qui va changer votre vie, ce n'est plus uniquement votre volonté, le désir ou la capacité de proposer un modèle, mais c'est que Dieu vient vous chercher là, dans la situation où vous vous trouvez, même les pires situations, celles dans lesquelles vous êtes persécutés, celles dans lesquelles vous souffrez, celles dans lesquelles on ne vous rend pas justice, celles dans lesquelles vous êtes privés, dans la pauvreté. Dieu est capable là de venir pour vous apporter son propre bonheur. 

       Evidemment, cela inscrivait désormais la vie des hommes même les vies apparemment méprisées, les plus gâchées, les plus démunies, cela inscrivait toutes ces vies-là (en fait notre propre vie), dans ce qu'elle a de plus ordinaire, dans la perspective de la sollicitude et la tendresse de Dieu. Ce que Jésus voulait dire ce jour-là et c'est comme cela qu'il a retourné la situation, il a dit : la première préoccupation que doivent avoir les hommes ce n'est pas d'abord de se demander : qu'est-ce que "je" vais faire ? comment vais-je transformer ma vie ? comment vais-je me prendre en main ? la plupart du temps, surtout quand on est dans des situations tragiques et difficiles, on en est absolument incapable. Mais Jésus a dit simplement : quelle que soit la situation dans laquelle vous vous trouvez, mon Père viendra à vous et vous apportera ce dont vous avez besoin pour accomplir votre destinée d'homme. 

       Frères et soeurs, je ne crois pas que les chrétiens aient toujours bien compris les Béatitudes. La plupart du temps, on en a fait une sorte de surenchère : si j'en bave maintenant, de l'autre côté, je serai heureux, et inversement, selon la version de saint Luc : si je suis trop content maintenant, cela ira mal de l'autre côté. Cela n'a rien à voir avec les Béatitudes. Ce que Jésus veut dire ce jour-là, c'est une chose extrêmement simple. Il veut dire à ces gens qui sont devant lui : les situations dans lesquelles vous êtes sont les plus diverses, les plus variées et parfois les plus difficiles qu'on puisse imaginer. Il n'y a qu'une chose que vous pouvez espérer, c'est que Dieu ne vous abandonnera jamais, quelle que soit la situation dans laquelle vous vous trouvez. Je pense qu'aujourd'hui l'Église a la responsabilité de continuer à prêcher et à annoncer cette bonne parole des Béatitudes. 

       Effectivement, quand on regarde l'histoire du monde, l'histoire des hommes d'aujourd'hui, je ne suis pas sûr que tout le monde soit dans une société où l'on est comblé, où la justice est réalisée et l'égalité des biens parfaitement répartis. Ce n'est pas vrai. Nous sommes tous d'ailleurs les bénéficiaires plus ou moins de justice et d'injustice. Au moins, ce qu'on peut essayer de faire, c'est de reconnaître que dans toute situation, il y a toujours cette espérance que Dieu a gravé le projet de son bonheur et de son amour dans notre vie quelle qu'elle soit. 

 

        AMEN