L'EXIL

Ps 125

(29 septembre 2003)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

Solitude …

I

ls étaient partis en pleurant, et ils reviennent dans la joie". C'est ce que nous dit le prophète Jérémie. Le psaume 125 que nous avons chanté est une sorte de parallèle : "Ils ont semé dans les larmes, et ils sont revenus dans la joie pour la moisson". Ainsi que l'antienne : "Christ notre Pâque, Tu as semé dans les larmes, et moissonné dans la joie de ta sainte Résurrection ".

J'aimerais m'arrêter aujourd'hui avec vous, sur une expérience fondamentale du Peuple de Dieu, dans lequel a jailli cette prophétie, et ce psaume. Ces deux textes manifestent qu'il y a eu un aller et un retour. Israël a connu dans son histoire une période appelée l'Exil, une première vague au huitième siècle avant Jésus-Christ, une seconde au sixième siècle avant Jésus-Christ. Bien des années plus tard, l'espérance d'Israël renaît au moment où s'offre au peuple, l'opportunité de rentrer dans son pays. Ce retour a marqué le peuple, car avant de revenir au pays, il avait fallu quitter son pays, connaître un exil et être déporté. Imaginons les trois-quarts des français déportés vers un autre pays. Israël a vu s'écouler tout ce qui était fondamental pour lui : le Temple qui était le centre religieux d'Israël, lieu de la Présence de Dieu, le Temple est détruit ; le roi est déchu, cette figure du Serviteur, celui qui était comme le lieutenant de Dieu, le "tenant lieu" du Seigneur, l'armée est exsangue et l'administration n'existe plus. En se retrouvant au pays de Babylone, Israël n'a plus que ses larmes pour pleurer, c'est la seule richesse qui lui reste. Cette expérience est d'autant plus fondamentale pour Israël que cette terre qui était la sienne avait été donnée, reçue, non pas parce qu'ils y étaient depuis toujours, il y avait eu d'autres habitants avant eux, mais cette terre, ils l'avaient reçue comme le cadeau signifiant que Dieu voulait bien être le Dieu de son Peuple, le Seigneur qui et au milieu de tous ceux qui se reconnaissent enfants de Dieu. Cette certitude s'écroule parce que dans l'espérance d'Israël, cela n'existe plus concrètement. Ce qui était le signe de la Présence de Dieu a disparu.

Quel est donc en définitive, le message délivré par Dieu à travers ces événements ? Israël n'a plus que ses larmes pour pleurer et n'a plus que son histoire et sa mémoire à relire. Israël est obligé de se souvenir de tout ce que Dieu a fait, et en regard de ces dons, de se rappeler de tout ce que le peuple n'a pas fait, lui, pour son Dieu. L'Exil représente pour ce peuple l'expérience d'une histoire d'infidélités accumulées, une histoire de coupure avec son Dieu, une histoire de péché. Tout ce qui était déjà dans l'Écriture est relu alors avec un autre regard. C'est l'événement du premier homme et de la première femme, Adam et Ève, obligés de quitter le Paradis terrestre à cause du péché qui se renouvelle. Le Peuple réalise alors l'immensité de la coupure qu'il y a eu dans sa vie par rapport à Dieu, et il pense qu'il ne fait que payer la conséquence de cet éloignement.

Que s'est-il passé ? Le grand péché d'Israël pourrait se résumer en deux mots : infidélité et idolâtrie. Même ce qui avait été donné par Dieu, Israël l'a idolâtré. Dieu avait voulu que le Salut passe par son Peuple choisi, mais c'est le Temple qui a été idolâtré, dans la matérialisation de la Présence de Dieu avec le poids et l'exigence religieuse qui s'est fait lourdement sentir à l'ensemble de la population. C'est l'infidélité des grands et des puissants, qui ont travesti le pouvoir usant de leurs prérogatives non point pour servir, mais pour asservir, usant et abusant de leur pouvoir. Comment Israël pouvait-il encore être Peuple de Dieu à travers la défiguration de ce qui avait été donné par Dieu comme signe de son Alliance ?

L'histoire du judéo-christianisme, c'est notre histoire. Je voudrais relire avec vous, ce que peut signifier l'expérience chrétienne qu'un jour ou l'autre, nous faisons, si cela ne nous a pas encore été donné. Dans notre mort se scelle notre Pâque, à ce moment-là il faudrait que résonnent à nos oreilles ces passages du prophète Jérémie et du Psaume : "Nous sommes partis dans les larmes, mais pour revenir dans la joie". Il est fondamental pour le chrétien de faire l'expérience de l'exil. Mais qu'est-ce que cet exil ? C'est bien sûr la coupure ou la séparation d'avec des choses qui nous tenaient à cœur, auxquelles on avait lié sa vie et qui paraissaient comme essentielles, voire existentielles. Cependant, dans notre manière de vivre ce qui est le plus essentiel, il y a aussi de l'infidélité et de l'idolâtrie. Il nous arrive si souvent de matérialiser même ce qui est de l'ordre du don spirituel, parce que nous y sommes infidèles. Les conséquences s'en font sentir dans notre vie de tous les jours, et l'expérience peut ressembler à un exil. Alors ce en quoi l'on croyait a perdu son visage de transcendance, ce qui avait fondé notre foi, la religion, ou l'Église n'apparaît plus comme porteur de sens, de signe tangible, ou de moyen à l'existence d'une foi en esprit et en vérité. Ceux avec qui nous avons construit notre vie, notre famille, nos amis, tout notre environnement peut évoluer vers un autre type de relation, suite à une dévalorisation de ces relations, une sorte de déperdition des liens établis entre les personnes, même quand ce lien est profondément ancré dans notre existence personnelle. Notre horizon peut se fermer, et comme Bartimée, nous nous contentons de rester sur le chemin pensant qu'il n'y a plus aucune solution possible à envisager dans notre vie personnelle et relationnelle. Ce en quoi nous avons cru, ce en quoi nous avions trouvé un sens, peut sombrer dans une direction différente de nos espérances : le Temple n'est plus le Temple, le roi n'est plus le roi, l'administration, l'armée, le peuple ne sont plus investis d'une vocation propre et particulière. Dans notre vie, cette expérience-là s'appelle l'exil. On peut rester dans cet aveuglement pendant longtemps, assis au bord du chemin. On peut être fasciné comme l'ont été certains hébreux en exil à Babylone, par la superficialité et le clinquant de lumières factices. Il y a cependant une autre dimension à donner à cet exil : apprendre à lire comment Dieu agit pour nous et comment Il est tout aussi présent dans les larmes que dans la joie. Il est présent dans les larmes parce que Lui-même a accepté l'exil. Il faudrait corriger théologiquement ce que je vais dire maintenant, mais on peut dire que Dieu sort de Dieu par l'Incarnation de son Fils pour entrer dans ce monde, un peu comme en exil, qu'Il va expérimenter la coupure et la séparation dans les larmes par le signe de sa Croix. Mais, Pâques, c'est après les semailles douloureuses, la récolte dans la joie.

L'expérience de Bartimée est la même. S'il était resté sur le chemin, aveugle, sans crier et appeler: "Jésus, Fils de David, aie pitié de moi", sans avoir ressenti cette présence profonde et cette certitude que le Sauveur était là, malgré son aveuglement, jamais, il n'aurait pu, même aveugle, se relever, aller vers le Seigneur qui l'appelait et entendre cette parole : "Que veux-tu que je fasse pour toi ? - Que je voie ! "

Oui, Israël a enfin vu dans son exil à quoi servait le Temple, à quoi servait le roi, à quoi servait la terre promise : ils étaient un signe, un don, un cadeau, mais le peuple les avaient défigurés. Relisons notre histoire et comment notre regard s'est obscurci, nous empêchant de voir l'autre, la beauté de l'Église, les dons de Dieu, tout ce qui peut être de l'ordre de la Présence de Dieu ? Il y a si souvent une idolâtrie, une matérialisation de ce qu'on croit être une richesse, et seule l'expérience de l'exil peut nous faire redécouvrir cela comme un don essentiel à notre vie. Alors, l'homme, le chrétien pourra se relever dans l'espérance. Ce qu'il aura quitté et qui l'a fait pleurer, c'est aussi ce qui va le faire revenir dans la joie, lui faisant redécouvrir ce cadeau merveilleux de la Présence de Dieu qui Lui, est fidèle et ne le quitte jamais, un Dieu qui n'est ni infidèle ni une idole. Les signes par lesquels Dieu se manifeste, le chrétien ne peut pas se les accaparer, pour les posséder, mais il lui faut accepter que ce soit à travers cette expérience de l'exil que la moisson pousse, que l'aveugle voit, que la Pâque du Seigneur se réalise. Être chrétien, être baptisé, c'est entrer dans cette expérience pascale. Partir, oui, peut-être, mais pour un retour !

 

AMEN