LE BERCEAU DU CHRISTIANISME
Tb 13, 11-14
(19 septembre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Jérusalem : Prière au mur Occidental
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ous arrivons à cette fin presque interminable du livre de Tobie et nous avons expliqué dans les rencontres précédentes au cours de l'eucharistie, et nous avons dit que ce livre est assez marqué par tous les problèmes de ce qu'on appelle le judaïsme, alors qu'ils étaient en exil à Babylone, les juifs n'ont plus eu de structure politique au service du religieux. Avant l'exil, religion, appartenance politique, monarchie de David, même si cela ne marchait pas très bien à cause du schisme avec les régions du nord, tout cela gardait un visage unifié, du moins, on l'imaginait. On a des tableaux idylliques de l'époque du royaume au temps de David et au temps de Salomon, où tout marchait bien. Mais lorsqu'on se trouve dispersé et à cette époque, la dispersion n'était pas du côté grec, mais plutôt du côté perse, du côté de l'Irak et l'Iran actuels, et le nombre des exilés qui étaient revenus était très insuffisant. Pour le judaïsme de l'époque, cela posait une question fondamentale qu'aujourd'hui nous n'imaginons pas, c'est comment maintenir l'unité du peuple malgré cette dispersion. La plupart du temps, on présente la diaspora sous son angle positif, c'est-à-dire le peuple juif qui part un peu sur toute la terre, mais en réalité, c'était plutôt une source d'inquiétude sinon d'angoisse puisque cela compromettait fondamentalement l'unité du peuple. Pendant deux ou trois siècles, c'est pour cela qu'on n'a pas beaucoup de documents sur cette époque, il y a eu des recherches très tâtonnantes pour essayer de trouver les moyens pastoraux pratiques de pouvoir maintenir une réelle unité du peuple juif.
Le petit livre de Tobie de ce point de vue-là, est un élément assez intéressant. Ce livre raconte comme nous l'avons dit plusieurs fois, le fameux voyage du fils pour aller chercher les talents qui avaient été mis en dépôt chez Ragouël, et qui finalement trouve une fille pour l'épouser et fonder un foyer qui va bien marcher. La morale de l'histoire, c'est que même en diaspora, les juifs sont bénis par Dieu, protégés, et le judaïsme, la tradition du peuple juif continuera en diaspora. De ce point de vue le livre de Tobie, est comme la matrice de l'existence de tous les juifs qui vivent dans le monde entier et qui ne sont pas revenus à Jérusalem. Aujourd'hui encore, c'est la référence, non pas qu'ils y attachent beaucoup d'importance, mais c'est à travers un petit écrit comme celui-là que s'est constituée une conscience juive religieuse unifiée malgré la dispersion. Ce n'est pas si simple. C'est la première chose.
En même temps, on ne pouvait pas laisser un état de fait dans lequel les juifs de la dispersion étaient plus nombreux que les juifs qui étaient revenus. Or, malgré le psaume 125 qui dit : "Seigneur, ramène les captifs comme torrents au désert", c'est très joli en poésie, mais je vous prie de croire que ce n'était pas le fait, ce n'était pas comme torrents au désert, c'était comme filet d'eau sur le sable ! Il a fallu plusieurs expéditions et démarches administratives auprès de Cyrus et ses successeurs pour arriver à ce qu'on fasse des espèces de convois, forcés ou non, mais en tout cas, des convois qui visaient à réintégrer des membres de la communauté juive exilée, vers Jérusalem.
C'est pour cela que la fin du livre de Tobie propose une sorte de portrait idéalisé de Jérusalem. On explique ceci : oui, d'accord, les juifs de la diaspora seront tranquilles, ils pourront prospérer dans la situation de dispersion, ils auront des enfants et des petits-enfants, quand même, mais il faut qu'Israël retrouve une certaine identité à la terre et surtout à la ville. Ils ne vont pas beaucoup insister sur la terre parce que Juda c'est un petit lopin de terre, cinquante kilomètre de haut et quatre-vingt de large, on ne va pas exalter le grand Israël de Salomon d'une mer à l'autre ! On va exalter Jérusalem de façon idéalisée en disant qu'elle va être rebâtie, que ce sera extraordinaire, que les portes seront en saphir, tous les gens se prosterneront, les chameaux et les dromadaires arriveront avec des cadeaux rutilants pour offrir des présents à Dieu, on va reconstruire le temple.
Si la fin de Tobie ne se termine pas brutalement sur le fait de la continuation de la famille, c'est parce qu'il faut absolument faire un petit couplet pour dire que Jérusalem va continuer et que le centre de l'identité qui va constituer la judaïté dans le judaïsme, ce sera toujours Jérusalem. Aujourd'hui encore, s'il y a tellement de problèmes sur le statut de Jérusalem c'est à cause de cette idéologie qui n'est plus exactement l'idéologie de conquête, mais qui reste le phare symbole qui manifeste l'unité du peuple juif et son identité. C'est pour cela que c'est si difficile à résoudre et c'est loin d'être fait !
En conclusion, pour donner un petit aperçu, une signification spirituelle à cet épisode, en réalité, cette tension entre les juifs dispersés d'une part et les quelques résidents à Jérusalem d'autre part, a été pour ainsi dire, le berceau du christianisme. C'est une sorte de disposition que je n'oserais pas dire providentielle pour ne pas blesser nos frères juifs, mais cette tension entre d'une part un petit groupe de résidents en Juda et à Jérusalem et d'autre part une communauté assez largement répandue, car au moment où l'on a écrit le livre de Tobie, les juifs sont du côté est, dans le croissant fertile, mais quelques années plus tard, ils seront surtout du côté ouest dans l'empire romain, et là ils occuperont la terre habitée. C'est cette tension qui a été le contexte favorable à la diffusion du christianisme. Même si Paul n'a pas toujours rencontré un très bon accueil dans les synagogues, c'est parce qu'il y avait ce réseau et cette idée qu'il pouvait y avoir une population religieuse centralisée sur un lieu symbolique, qu'effectivement, le christianisme a pu trouver son implantation et sa place dans le monde romain.
Parfois Dieu écrit droit avec des lignes courbes comme dit le proverbe arabe. C'est vrai que l'histoire de Jérusalem, du retour des exilés en fait, a été assez dramatique, mais en même temps elle a été la création des conditions pour qu'un jour à travers Paul, la mission chrétienne et les premiers évangélisateurs, puissent se faire sur un autre mode tout à fait différent, une extension d'un principe d'unité religieuse très diversifié selon les lieux et les endroits où il était implanté.
AMEN