LA LUCIDITÉ
Tb 14, 1-7
(4 septembre 1987)
Homélie du Frère Michel MORIN

Ramerupt : détail des stalles
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ous arrivons à la fin de la lecture suivie du livre de Tobie, ce livre digne d'intérêt non seulement par l'épisode qu'il raconte, cette histoire familiale extrêmement humaine, extrêmement belle, mais digne d'intérêt parce qu'au fond c'est l'histoire de chacun d'entre nous, c'est l'histoire de l'Église, c'est un condensé de l'histoire de l'humanité, c'est-à-dire du regard que Dieu pose sur chacun de nous et nous tous ensemble.
Dans le texte de ce jour, la leçon qui nous est proposée à travers cet oracle, cette prophétie du père de Tobie, c'est la nécessité de la lucidité. C'est probablement une des choses la plus difficile et en même temps la plus exigeante pour les chrétiens de chaque époque que de vivre de façon lucide. La lucidité, c'est d'abord la volonté de se mettre dans la lumière de la vérité, pas de la sienne mais de celle qui vient de Dieu. La lucidité c'est la volonté de vivre dans la direction que nous donne cette lumière qui est, en définitive, la révélation exacte, profonde de ce que nous sommes, de ce pourquoi nous sommes, et de ce que nous sommes destinés à connaître un jour.
Ici, c'est une sorte de prophétie qui est annoncée, même si les exégètes disent que ce que le père de Tobie annonce est déjà arrivé, à savoir la dispersion du peuple d'Israël. Peu importe la chronologie. Ce qui est annoncé, c'est deux choses. D'abord un temps de destruction, un temps de désert, un temps de désolation, de brûlure pour le peuple d'Israël. C'est le temps du péché, c'est le temps de l'infidélité, c'est le temps des ténèbres qui s'installent dans le cœur des hommes lorsque justement ceux-ci refusent, pour une raison ou pour une autre, la lumière qui vient de Dieu, qui refusent de vivre dans cette lucidité qui n'est pas leur propre jugement, leur propre désir ou leur propre passion, mais qui est le regard lumineux de Dieu sur eux et sur la vie du monde. Et en même temps, le père de Tobie se fait aussi prophète parce qu'il annonce une restauration de la maison d'Israël. Mais il dit : "cette maison n'est pas encore aussi belle qu'il le faudrait, elle n'est pas aussi belle que la première", c'est-à-dire que ce que nous vivons aujourd'hui dans l'Église qui est cette maison lentement restaurée de l'humanité détruite. Cette maison n'est pas aussi belle que celle que Dieu avait voulu créer et façonner de ses mains, au premier jour de la création lorsqu'Il dit : "Que la lumière soit !" et la lumière fut, et lorsque avant le péché tout était encore dans cette lucidité parfaite de l'amour de Dieu pour les hommes et pour le monde.
Cette maison, cette maison bénie, cette maison qui vient de Dieu est destinée, le père de Tobie nous le promet, à rassembler tous les hommes. Et lui-même l'annonce comme étant la Jérusalem nouvelle qui se confond avec la terre de la promesse faite à Abraham. Cette terre "où se réjouiront tous ceux qui aiment Dieu en vérité." En vérité, parce que, de nouveau, ils auront été illuminés, recréés, façonnés dans la lumière de la résurrection du Christ qui est le renouvellement de la lumière premièrement créée, qui est la source en nous de ce que nous sommes, de ce vers quoi nous allons.
Mais cette lucidité n'est pas d'abord une prédisposition psychologique, ni même une justesse de jugement humain. Ce que dit le père de Tobie est très important pour nous parce que c'est le fondement même de ce regard juste, de ce regard vrai, de ce regard profond que nous avons à porter sur nous-mêmes et sur les événements du monde ou de l'Église. "Je sais, je crois que tout ce que Dieu a dit s'accomplira, que cela sera vraiment", qu'il ne tombera pas un mot de la prophétie. Au fond, cette lucidité est un fruit de la foi, un fruit de ce don que Dieu nous fait de ne pas douter de sa Parole, même si les événements du monde, les événements de notre monde sont là pour engendrer en nous tous les doutes possibles et imaginables.
Notre regard de chrétien ne peut pas être exactement comme le regard des hommes qui ne sont pas chrétiens, qui ne sont pas encore entrés dans cette lumière de la foi, dans cette lumière de la Résurrection dont la chair du Christ rebâtit l'humanité en chair nouvelle, en son corps qui est l'Église. Mais nous qui avons cette foi, c'est-à-dire cette certitude absolue, inébranlable, définitive, quoi qu'il arrive de chez les autres ou peut-être encore plus de chez nous parce que cela nous touche parfois davantage, nous qui avons cette foi, nous avons la possibilité de regarder le monde, les autres et nous-mêmes en vérité, dans cette lumière qui ne vient pas de nous mais qui vient de la Parole de Dieu, qui, de toute façon, se réalisera. Sa réalisation est certaine, Tobie le dit : "Tous les peuples, tous les hommes, un jour, abandonneront leurs idoles, entreront dans la lumière de cet amour de Dieu". Pourquoi cela ? Parce qu'au milieu de notre monde et au fond de nous-mêmes "veille la pitié de Dieu pour l'humanité".
AMEN