LE LANGAGE DU RÊVE
Gn 40, 1-8 ; Mc 6, 7-13
(15 février 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

A quoi rêvez-vous ?
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rères et sœurs, à travers le bref passage de la Génèse que nous venons d'entendre, nous sommes ramenés à un des éléments fondamentaux du récit de l'histoire de Joseph, qui se retrouve d'ailleurs aussi dans d'autres récits bibliques, c'est le problème du rêve ou du songe. En effet, on ne comprend rien à la manière de penser, de réfléchir le rêve dans l'Antiquité si on se réfère simplement aux notions modernes que nous en avons, surtout à cause de la psychanalyse.
Pour Freud, la grande découverte de l'inconscient est dûe à son analyse des rêves. Freud a pensé que lorsque dans cette activité de la nuit, cette activité qui n'était absolument pas contrôlée puisqu'on dort et que la conscience semble complètement en stand by, pendant cette activité de la nuit, tout à coup, tout un passé, tout un ensemble de données psychiques les plus obscures, les pulsions les plus profondes ressurgissent et sont capables d'utiliser tout un matériau d'idées, de représentations, d'images, de cris, de sons, de les réaménager à sa manière et de construire un rêve. Chez Freud et en cela il est extrêmement moderne, le rêve est comme la construction que fait notre vie intérieure la plus cachée, la plus obscure, la plus trouble aussi, et que tout à coup enfin puisque la conscience et endormie, cela trouve à se dire. Chez Freud, et il insiste beaucoup là-dessus, nos rêves sont essentiellement conditionnés par notre passé, soit le passé récent, c'est-à-dire qu'on réinterprète une chose qu'on a vécue dans l'après-midi précédente, soit souvent le passé très enfoui, très lointain, parce que précisément, on a eu une blessure, un traumatisme, une difficulté et que comme cela n'arrive pas à se dire de jour, il faut bien que cela se dise de nuit.
Autrement dit, pour les modernes qui adhèrent presqu'avec une foi dogmatique aux grands principes freudiens, le rêve c'est la parole du passé qui cherche à ressurgir dans la conscience humaine et à dire des choses passées, des blessures passées, des désirs passés, des malheurs passés, des deuils, etc… et que cela ressort sans arrêt. C'est cela la grande nouveauté de l'interprétation freudienne, et je vous en laisse apprécier la justesse, c'est de dire que le rêve est le langage de ce passé en nous qui demande sans cesse à rejaillir et à sortir.
Or, précisément, dans le monde ancien, la compréhension du rêve est absolument à l'opposé. Et cela pratiquement dans toutes les grandes cultures aussi bien la culture proche orientale et biblique, que la culture grecque. Car dans toutes ces civilisations, le rêve n'est pas le langage du passé, mais le langage de l'avenir. Et cela change tout. Je ne vais pas m'embarquer pour savoir qui a raison, mais en tout cas, c'est une manière de comprendre le problème qui est très intéressante.
Les anciens n'ont absolument aucune idée que nous ayons un inconscient qui ressurgit de temps en temps à travers des rêves et des fantasmes enfantins. Ils n'ont aucune idée sur cette question. Eux, perçoivent le rêve comme l'ouverte d'un monde auquel on n'a pas accès normalement dans la journée. Rêver, c'est donc une activité supérieure puisque cela vous donne accès à un monde qui n'est pas accessible habituellement, et surtout ce monde se révèle par fragments, par petits morceaux, ce qui rend le caractère énigmatique et nécessite l'interprétation. En fait, c'est aussi une vision très moderne des choses, car depuis toujours dans le monde ancien, comme le rêve était énigmatique et qu'il était la plupart du temps mal construit, si l'on prend les critères rationnels d'un récit, il fallait l'interpréter, il fallait donc essayer de reconstituer ce que cela voulait dire. Mais, et c'est cela la grande différence avec la psychanalyse moderne, c'est que au lieu d'être des fragments de désirs enfantins cachés, mal avoués, désavoués, etc … le rêve est l'apparition fragmentaire de certains moments du monde qui sont universellement interprétés comme des fragments à venir. Vous voyez la différence ? Pour nos modernes, le rêve renvoie au passé : qu'est-ce que j'ai fait, pourquoi est-ce que pense cela, parce que je suis comme cela … depuis l'enfance.
Pour les anciens, le rêve c'est l'ouverture mystérieuse à mon destin, à mon avenir. Vous comprenez alors pourquoi le rêve est toujours d'une certaine manière, divin, car il n'y en a qu'un seul qui peut vous ouvrir un avenir, c'est Dieu. Dans la Bible, c'est encore plus fort : précisément, Dieu doit conduire, guider la vie et le destin de ceux qu'il a choisis. Plus on est élu, plus on rêve. Et de ce point de vue-là, Joseph est très bien servi, il rêve tout le temps. Non seulement plus on est élu plus on rêve, mais aussi plus on est capable d'interpréter les rêves des autres parce que c'est Dieu qui envoie les rêves et comme c'est énigmatique, il faut que Dieu donne le don de l'interprétation. C'est absolument constant dans toute la révélation biblique.
Or, si vous l'avez remarqué, Joseph a des songes depuis qu'il est petit, jusqu'au moment où il devient le grand vizir du pharaon. Après, il est arrivé au top de sa carrière, il ne rêve plus. C'est très humain et très significatif, il y a un âge où l'on arrive et où il ne faut pas rêver, comme on dit. C'est exactement cela la mentalité de la Bible, il y a un moment où l'on est arrivé au sommet et il ne faut plus rêver, il n'y a plus d'avenir. C'est très intéressant parce que c'est le ressort de l'histoire de Joseph. Dieu sans cesse, intervient et comme Joseph est coupé de tout, il n'y a plus de famille, il était chez Putiphar mais sa femme a été odieuse et chipie avec Joseph, donc il est mis en geôle, il n'y a plus d'espoir ni d'avenir. Si, précisément, Dieu lui dit: il y a encore un avenir.
C'est une chose admirable que le rêve ouvre à un avenir. C'est d'ailleurs pour cela que heureusement, encore dans notre monde, le mot rêve garde les deux significations. Il peut y avoir le mot rêve au sens du rêve que j'ai rêvé la nuit, qui d'ailleurs la plupart du temps est conçu comme cauchemar, mais il peut y avoir aussi le rêve au sens de faire des rêves d'avenir. L'antiquité ne pensait qu'au rêve d'avenir, elle ne pensait pas au rêve qui aurait révélé un passé ou qui aurait donné un conception déterministe du destin des hommes.
Frères et soeurs je ne sais pas s'il faut en tirer des enseignements spirituels, mais il est quand même intéressant de voir que contrairement à ce qu'on pense, le monde antique n'est pas aussi naïf que cela. Ils ont eu une véritable interprétation des rêves et ce serait un peu naïf de notre part de croire que notre démarche moderne est la seule valable. C'est plus compliqué que cela. Si l'homme a de l'imagination, si l'homme a une faculté de rêver dans les deux sens, de rêver son avenir et son passé, ce n'est pas tout à fait par hasard. Cela pose une question fondamentale que les anciens ont essayé de résoudre à leur manière, et que nous n'avons pas résolu du tout, c'est exactement ce que signifie la place du rêve dans notre propre existence.
C'est vrai que si l'on conçoit le rêve uniquement comme cet accablement de tout le passif que nous avons subi dans la petite enfance, évidemment, on part battu d'avance et on est candidat majeur à la déprime. Mais si on contraire on pense que toutes les activités de rêves, de l'onirisme, un peu comme l'ont fait les surréalistes vers 1930, peut être aussi le lieu de créativité, d'imagination et de création, à ce moment-là évidemment, la notion de rêve et toutes les possibilités qu'elle rencontre nous ouvre effectivement un véritable destin et un véritable avenir.
AMEN