RACHEL ET LÉA

Gn 29, 1-30 ; Mc 3, 1-12

(1er février 2011)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Collégiale Notre-Dame - Huy : Rachel

F

rères et sœurs, comme vous avez pu le remarquer dans la première lecture, les femmes coûtaient cher dans les temps anciens puisque ce pauvre Jacob a finalement payé quatorze ans de salaire, pour finalement avoir celle qu'il aimait, c'est-à-dire Rachel. Entre les deux il s'est fait avoir par son oncle Laban, et là il n'avait plus le choix, quand il s'est retrouvé le matin des noces avec Léa, qui semble-t-il, suivant les traductions avait les yeux ternes ou les yeux doux, ce n'était en tout cas pas les yeux qui semblaient plaire à Jacob. C'est là qu'on voit que la coutume nuptiale, notamment d'amener la fiancée voilée n'a pas dû tellement faciliter le travail pour les jeunes mariés.

Le sens même de ce récit par-delà l'anecdote, est quand même assez clair. Au fond, Jacob est un roublard. Et c'est un homme dont l'existence depuis pratiquement le départ est précaire, il se bagarre déjà avec son frère dans le sein de sa mère, ensuite, il se bagarre pour obtenir le droit d'aînesse. En réalité, il est usurpateur, il n'y a pas droit au droit d'aînesse, il est le puîné. Après, avec la complicité de sa mère (il y a quand même de l'atavisme dans cette famille), il obtient la bénédiction de son père au moment où ce pauvre Esaü s'est épuisé à chasser du gibier dans la campagne, c'est sa mère qui fait la cuisine et qui tue simplement un chevreau du troupeau et Esaü se fait rouler au moins deux fois par son frère.

Comme je vous le disais l'autre jour, quand il se retrouve à Béthel la nuit, obligé de fuir la colère de son frère, et il n'a plus rien, plus de famille, plus d'endroit où aller, un vague indication de sa mère qui lui dit : peut-être faut-il que tu retournes dans ma propre famille, puisqu'Isaac est fils unique. Dans ce monde-là, un homme sans famille, sans enracinement tribal, il est fichu et il n'a pas le choix. C'est là où Dieu lui montre qu'il va l'emmener beaucoup plus loin qu'il ne le pense, mais qu'en attendant, Dieu prend soin de lui. Dieu lui a montré l'échelle avec les anges qui montent et qui descendent pour lui faire comprendre que finalement, tout cela aboutira au cœur de Dieu, mais en attendant, il faut franchir les étapes au jour le jour.

C'est ici la première étape de la protection divine que nous avons entendu. Evidemment, cette étape à tous les côtés romantiques de la rencontre amoureuse. Il arrive dans la région, près du puits d'Haran, qui est un peu la place publique, c'est le "cours Mirabeau" d'Haran, et tout le monde y rencontre tout le monde. Il tombe là sur les bergers de Laban, et signe supplémentaire de la Providence divine, voilà Rachel, c'est la fille du patron c'est pour cela qu'on attend pour ouvrir le puits. Jacob éclate en sanglots, ce n'est pas simplement le choc amoureux, ce n'est pas le coup de foudre uniquement, mais c'est surtout qu'il réalise la miséricorde de Dieu qui l'a conduit si vite dans l'endroit où il peut commencer à se récupérer, à se réinsérer dans la société.

A partir de ce moment-là, il n'est plus tout à fait un va-nu-pieds, un errant, un SDF. Il rencontre la fille, le père le reconnaît comme quelqu'un de sa famille, et par conséquent, il lui offre l'hospitalité. Jacob est à la fois fils d'Isaac, mais en même temps il rencontre ceux qui vont l'aider à devenir ce qu'il doit être, la famille alliée mais qui n'est pas nécessairement sous la promesse. C'est tout le problème : comment Jacob va-t-il redevenir héritier de la promesse qui avait été faite à Abraham et à Isaac et dont maintenant, il est l'héritier. Autrement dit, Dieu lui montre comment il va lui redonner le contenu d'une promesse. Et dans cette histoire, le premier contenu d'une promesse, c'est la possibilité d'une descendance, donc il faut se trouver une épouse.

Là encore, Dieu agit avec humour, parce que Jacob ne reconstituera pas la famille exactement comme il le pensait. Il pensait qu'il allait reconstituer la famille parce que son désir le portait vers celle dont il était amoureux, Rachel, et en réalité, il va retrouver Léa dans son lit ! Ce qui pour nous, occidentaux, habitués par tous les films et les comédies d'Hollywood nous paraît un peu saumâtre comme aventure. Mais dans le récit, c'est assez intéressant, car celle qui va lui donner le plus d'enfants, c'est précisément celle qu'il aime moins. En fait, Rachel ne lui en donnera que deux, tandis que tous les autres seront de Léa ou des servantes. Là encore, Dieu joue avec le désir de Jacob, et lui dit : cela ne se passera pas exactement comme tu le voulais, jusque maintenant tu passes ton temps à rouler ton frère, maintenant, c'est moi qui te roule dans la farine, mais avec moi, il en sortira quelque chose de bon.

C'est cela les noces de Jacob. Il épouse celle qu'il n'aime pas, mais Dieu lui fait comprendre qu'à travers celle qu'il n'aime pas, il lui suscitera la plupart des pères des tribus d'Israël, une bonne dizaine, parce que c'est elle qui est féconde, tandis que Rachel ne sera qu'une fécondité complémentaire, certes très aimée, puisque c'est Benjamin, c'est Joseph, les petits chouchous de Jacob. Mais s'il n'y avait pas eu Léa, Jacob ne serait jamais devenu Israël, c'est-à-dire le grand peuple qui est promis à Abraham, à Isaac, et finalement à lui-même, Jacob.

Du point de vue de la signification de ce récit car notre vie personnelle, notre vie de tous les jours, c'est très souvent la confrontation de notre désir à la disposition et à la Providence de Dieu. Nous sommes souvent comme Jacob, nous sommes amoureux de Rachel et pas de Léa, et Dieu nous apprend que de temps en temps, il faut passer par Léa et que ce n'est pas nous spécialement qui avons toujours nécessairement en suivant uniquement nos idées et notre propre désir, la bonne intuition de ce qu'il faut faire.

Je pense que là, avec un certain humour, ces vieux récits des patriarches sont aussi pleins d'humour et d'ironie, Dieu montre à Jacob que jusqu'à maintenant, il a voulu faire le malin, mais avec Dieu, on ne fait pas le malin. Dieu va le sortir de la situation, mais ce ne sera pas exactement selon son désir. Donc, cela t'apprendra aussi à savoir faire avec ce qu'il y a, avec ce que je te donne, avec la manière dont j'organise ta vie. Je pense que c'est une manière de comprendre notre propre existence. C'est vrai que la plupart du temps nous avons nos propres désirs, nos propres projets, et curieusement tout à coup, je n'ose pas dire qu'on se retrouve avec Léa dans son lit, mais c'est quelque chose comme ça quand même. C'est quelque chose qu'on n'avait pas attendu et qui peut modifier assez considérablement les projets que nous avions, et cependant, c'est toujours Dieu qui guide cette affaire, qui petit à petit nous conduit vers son Royaume.

 

 

AMEN