OSER L'INTERCESSION
Gn 18, 16-33 ; Lc 11, 27-32
(12 octobre 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Issoire : Abraham accueille les trois visiteurs …
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rères et sœurs, nous venons donc d'entendre dans la Genèse ce que la Bible de Jérusalem appelle : L'intercession d'Abraham. C'est un passage qui se trouve à la jointure entre l'épisode de l'apparition de Dieu aux chênes de Mambré et la destruction de Sodome.
Pour beaucoup d'entre nous et surtout dans la tradition chrétienne occidentale, les deux épisodes que je viens d'évoquer n'ont pas grand-chose à voir. D'un côté il y a l'apparition aux chênes de Mambré dans lequel généralement on y voit l'annonce de la naissance d'Isaac, non pas simplement fils d'Abraham, mais fils d'Abraham et de Sara. Et puis, on y voit aussi comme l'annonce de la Trinité, de ces trois hommes qui sont trois, qui sont un, etc … Vient ensuite la destruction de Sodome qui renvoie généralement pour nous simplement à un problème de morale.
En fait, nos frères orientaux ont une manière beaucoup plus intelligente de percevoir des deux textes, les liant l'un avec l'autre. Ils les appellent d'une part : la Phyloxénie, l'amour de l'étranger, le fait qu'Abraham sous sa tente a accueilli avec beaucoup de plaisir et de joie, trois hommes qui étaient de passage, les a nourris abondamment, leur a parlé, et ont ainsi échangé les uns avec les autres les informations fondamentales, parce que vous le savez, dans le désert, une information circule encore plus vite qu'avec Internet !
Et Sodome, qu'est-ce que c'est ? c'est la Xénophobie, c'est le refus de tout autre, c'est le désir en fait de rejeter celui qui n'est pas comme moi. Je trouve cette lecture extrêmement suggestive, pas simplement pour réfléchir sur tel ou tel phénomène de société, mais parce que ces deux épisodes avec au centre l'intercession d'Abraham, nous renvoient à la fois à la relation que nous avons avec Dieu et au-delà de cette relation. Je m'explique, et vous l'avez entendu d'ailleurs dans l'évangile. Que dit la femme ? Elle dit : "Heureux le sein que tu as sucé". Et Jésus lui répond : "En fait, le plus important, c'est d'écouter et de garder la Parole". Mais encore faut-il s'entendre sur le sens de cette phrase : écouter et garder la Parole.
Dans la tradition juive Abraham est plus important que Noé, pas simplement parce qu'Abraham est vu comme le père d'Israël, et que Noé ne serait que le père des nations. Mais le problème de Noé, c'est qu'il a écouté la Parole de Dieu, il l'a gardée et il a fait juste (c'est pour cela qu'il est juste, je joue sur les mots mais c'est vrai), il a fait juste ce qu'il fallait. Dieu lui a dit : tu vas faire une arche, tu vas monter dedans avec ta famille, et tu vas prendre un couple de chaque animal. Il a fait juste ce qu'il fallait. Abraham a fait plus que cela. En soi le problème de Sodome ne devait pas interférer dans sa vie. Dieu est venu lui annoncer qu'il allait avoir un fils, et entre nous soit dit, Dieu a dit qu'il allait descendre pour mener une petite enquête policière sur Sodome pour voir ce qui se passait et si cela se passait mal, il allait faire justice. En quoi cela regarde-t-il Abraham ? De toute manière, le salut allait perdurer par Abraham.
En fait, Abraham a eu l'intelligence de ne pas obéir à Dieu, plus exactement de ne pas être resté à juste ce qu'il faut faire. C'est cela qui est extraordinaire, car en refusant ce que Dieu veut faire pour Sodome, qui en fait, le mérite, Abraham rentre au cœur même de la Trinité. Pour beaucoup d'entre nous, la Trinité est une opération intellectuelle, dogmatique et théologique extrêmement compliquée. La preuve, c'est que nous sommes toujours gênés quand nous devons faire état de la Trinité chrétienne et d'expliquer à des païens, des musulmans ou à des juifs ce que nous entendons par la Trinité. Or, la Trinité n'est pas avant tout une opération intellectuelle dogmatique, la Trinité c'est un état dans lequel le croyant rentre à partir du moment où comme Abraham, il accepte de rencontrer le Tout Autre, et que le rencontrant, il va même au-delà de ce Tout Autre qui est Dieu et il est capable dans la prière de faire ce qu'on appelle une opération de marchand de tapis.
Car l'intercession, c'est cela, il a fait une opération de marchand de tapis et il a tiré jusqu'au bout ce qu'il pouvait tirer de Dieu pour presque en lieu et place de Dieu, prier pour le salut de l'humanité et même d'hommes qui n'auraient pas mérité d'être sauvés. C'est cela la Trinité, et c'est cela le moment où l'homme entre au cœur de la Trinité. Nous n'entrerons jamais dans la Trinité, si nous pensons que la vie chrétienne c'est faire juste ce qu'il faut, c'est ce qu'a fait Noé.
Non, nous entrerons dans la Trinité avec nos péchés, avec nos limites, parce que Dieu sait aussi qu'Abraham a des limites, il a fait croire à Pharaon que Sara était sa sœur parce qu'il ne voulait pas avoir d'ennuis, il a fait des choses qui n'était pas très catholiques, si vous me passez l'expression maintenant qui est un peu dangereuse. Mais ce qui fait qu'Abraham est le père d'Israël et qu'il rentre dans l'intimité de Dieu, dans l'intimité de la Trinité pour nous chrétiens, c'est qu'il a su à un moment donné à la fois se mettre à la place de Dieu, et à la fois se mettre à la place des pécheurs et de dire que même les pécheurs ne méritent pas d'être punis. C'est de l'ordre de la justice humaine et c'est la justice humaine qui fera ce qu'elle a à faire. Mais la justice de Dieu est du côté de la miséricorde inépuisable.
Frères et sœurs, qu'à travers ces deux textes admirables nous ayons à cœur de réfléchir sur ce que c'est que d'être croyant, ce que c'est que d'être chrétien. Est-ce que c'est simplement faire tout bien comme il faut, comme Dieu nous demande ? Ou est-ce que ce n'est pas au contraire d'aller même plus loin que ce que Dieu lui-même pourrait faire ou ne pas faire pour nos frères et pour nos sœurs ?
AMEN