LE PARDON RECONSTRUIT LA RELATION BRISÉE
Gn 50, 15-21
(27 février 2006)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Rome : Le pardon à Pierre
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’auteur de l’évangile ne laisse aucun doute, les pharisiens et les hérodiens qui viennent voir Jésus viennent le voir pour le piéger avec cette fameuse question : Dieu ou César ? Question qui est souvent mal comprise, puisque souvent, nous pensons que nous avons à choisir entre Dieu et César, et pour ma part, je pense que le problème n’est pas là. Je crois que ce qu’il y a de dangereux dans la question des pharisiens, c'est que cela nous donne à choisir entre César et Dieu, c’est-à-dire, comme si nous avions à choisir entrer le monde selon Dieu et le monde dans lequel nous vivons.
Cette manière de vouloir couper en deux le monde selon Dieu et le monde dans lequel nous vivons est extrêmement dangereuse, car quand nous coupons Dieu du monde dans lequel nous sommes, nous allons exactement contre le projet de Dieu. Choisir entre Dieu ou César. Faudrait choisir entre le projet de Dieu et le projet du monde ?
Je crois que la première lecture que nous avons entendue tout à l’heure et qui est pratiquement le dernier passage du livre de la Genèse est un passage extrêmement important. La nouvelle rencontre entre Joseph et ses frères apporte une réponse à la question posée dans l’évangile. Faut-il choisir entre l’histoire selon les hommes et l’histoire selon Dieu ? Joseph nous dit : non, nous n’avons pas à choisir entre l’histoire selon Dieu et l’histoire selon le monde, parce que ces deux histoires font une seule et même histoire.
Je voudrais reprendre avec vous cette phrase prononcée par Joseph : « Le mal que vous aviez dessein de me faire, le dessein de Dieu l’a tourné en bien, afin d’accomplir ce qui se réalise aujourd’hui, sauver la vie à un peuple nombreux ». Cette phrase de Joseph nous permet de répondre à la question posée dans l’évangile par les pharisiens et les hérodiens. Il ne s’agit pas d’opposer et de dire : ou César, ou Dieu, mais il s’agit de découvrir qu’au cœur même du projet de César, au cœur même de l’histoire, au cœur même du mal, il y a la présence de l’histoire de Dieu, il y a le dessein de Dieu qui est là. Effectivement, quel homme autre que Joseph aurait pu opposer le monde selon Dieu, et le monde selon César ? Opposer le projet que Dieu avait sur lui, de toute cette haine catastrophique, cette jalousie qui s’est déversée sur lui ? Joseph aurait pu dire qu’il y a la vie selon Dieu et la vie selon les hommes, et les hommes ce sont mes frères qui m’ont abandonné, qui m’ont trahi, qui m’ont livré à la mort.
Or, Joseph est celui qui va être capable de faire le lien entre le projet de Dieu de toute éternité, au moment même de la création du monde, et le projet des hommes, cette genèse beaucoup moins belle à chaque instant où l’homme essaie de tromper son prochain. Je crois que cette réponse de Joseph nous permet peut-être de situer la réunification de l’histoire des hommes et de l’histoire de Dieu. Cette réunification des deux histoires, elle a lieu au moment du pardon. Rappelez-vous, il y a une première rencontre entre Joseph et ses frères, qui est relatée quelques chapitres auparavant, et l’on y voit que Joseph pardonne à ses frères. Et puis, on dirait que les frères de Joseph ne sont pas très certains du pardon accordé, il y a les longues bénédictions de Jacob sur ses enfants, et malgré cela, les frères de Joseph hésitent encore face au pardon de Joseph. Ils se disent "peut-être que …" et nous sommes un peu tous comme cela aussi. Naturellement, nous croyons au pardon de Dieu, et même si nous prêchons très souvent sur le pardon de Dieu, nous n’en sommes pas tout à fait sûrs. Nous aimerions y croire, mais un peu comme les frères de Joseph, nous venons tromper Dieu par peur, cette fois. Ce n’est pas la même démarche que les pharisiens et les hérodiens qui viennent ruser en face de Jésus pour le faire tomber. Les frères de Joseph viennent encore tromper Joseph, ils disent : "Ton père avant de mourir, nous a bien recommandé de te rappeler que tu avais à nous pardonner", et ce n’est pas vrai. C’est encore une ruse de la part des frères de Joseph, mais cette fois, ce n’est pas une ruse qui repose sur l’envie de faire trébucher l’autre, c’est une ruse qui a comme motivation, comme moteur la peur des frères de ne pas être tout à fait sûrs d’être pardonnés. Et c’est bien humain. Nous aussi de temps en temps, nous essayons de ruser avec Dieu en essayant de lui rappeler certains péchés que Dieu est censé nous avoir pardonné, et dont nous ne sommes pas très sûrs d’ailleurs qu’ils ont été pardonnés et que ce soit par Dieu ou par notre prochain.
Je crois que ce qui est très beau dans cette réponse, dans cette nouvelle confirmation, comme Jésus avec Pierre, Joseph dit bien : non, je vous ai pardonné. Il y a la réunification entre l’offensé qui à nouveau redonne son pardon, et l’offenseur qui se rappelle qu’il a offensé. La faute est pardonnée, mais les frères ne peuvent pas oublier qu’ils ont offensé leur frère. Et dans ce "non-oubli", dans cette mémoire du péché pardonné, les frères de Joseph trouveront une autre source de relation avec leur frère, quelque chose de plus grand et de plus beau qui leur rappelleront : oui, nous sommes pardonnés, mais nous avons à aller plus loin.
Frères et sœurs, cette rencontre entre ces deux histoires, entre le monde selon César, et le monde selon Dieu, entre ce que Joseph a vécu par ses frères et ce que Dieu lui a donné, nous avons déjà comme les prémices de ce temps du carême qui s’ouvre pour nous dans quelques jours. Ce temps du carême au cours duquel nous avons à faire mémoire de toutes nos fautes certes, de toute notre vie de pécheur, de toute notre vie humaine, de tout ce qu’elle porte aussi de beau, et de la mettre véritablement dans l’histoire de Dieu.
AMEN