LE CONSENTEMENT À L'AMOUR

Gn 24, 28-37

(19 février 1996)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

Le voile …  

N

ous lisons depuis samedi dernier l'épisode de Rebecca dont je ne sais si vous le suivez avec zèle et intérêt. Cet épisode du chapitre vingt-quatre de la Genèse va de la mort de Sara à la mort d'Abraham. Leur descendant s'appelle Isaac et on lui cherche une femme. Elle s'appellera Rebecca.

Ce long chapitre raconte ce qu'est l'amour et ce qu'est la découverte de l'amour pour une femme, indépendamment de tout contexte sociologique dans lequel peut se dérouler ce récit.

       Tout se passe, c'est classique, autour d'un puits. Abraham a envoyé un serviteur pour chercher une femme à son fils. Ce n'est donc pas Isaac qui part chercher sa propre femme, on va la chercher pour lui. Il y a, dans le mouvement de Rebecca, tout ce que j'appellerai la géologie de l'amour. En effet, Rebecca est au puits. Elle est belle, séduisante. Le serviteur la considère en silence, se demandant si le Seigneur l'a ou non mené au but. Il semble alors que se prend en lui la décision : il donne à Rebecca un anneau d'or pesant un demi-sicle qu'il met à ses narines (à l'époque, c'était très joli), et met à ses bras deux bracelets pesant dix sicles d'or. Rebecca reçoit un cadeau. Cela ne signifie pas qu'elle devient esclave, mais le premier geste qui est fait devant sa vie, c'est un don, un don en or, un cadeau qui l'ouvre à une gratuité et à quelqu'un l'oncle, dont nous connaîtrons plus loin les avatars et les ruses, va s'emparer de l'affaire, trop content de placer Rebecca.

       Mais ce qui est intéressant, c'est qu'on demande un moment l'avis de Rebecca. Alors que son frère et sa mère insistent auprès du serviteur pour qu'il reste, mange et boive, on demande en quelque sorte à Rebecca son consentement. On s'inquiète de savoir si elle veut partir avec cet homme qui lui a donné or, anneau et bracelet. Rebecca acquiesce et part avec le serviteur. Elle part sans connaître encore son futur mari. Lorsqu'elle arrive dans le pays de ce dernier, elle le voit de loin, c'est la scène finale que nous lirons demain, mais que je voudrais mettre en relation avec le texte qui la précède. Je me permets donc de la lire à l'avance : "Rebecca, levant les yeux, vit Isaac. Elle sauta à bas du chameau et dit au serviteur : quel est cet homme-là qui vient de la campagne à notre rencontre ? Le serviteur répondit : c'est mon maître. Alors elle prit son voile et se couvrit." On pourrait croire qu'il y a, en cette prise de voile, un geste classique ancien, selon lequel la femme doit rester couverte devant son mari. Cela est possible, je l'entends pourtant différemment. Si la femme se couvre devant l'homme, c'est qu'auparavant elle était découverte. Si elle se couvre lorsqu'elle rencontre l'homme, cela montre que, dans le cheminement de son cœur et de la découverte de l'amour après le don qui lui a été fait, ce don qui descellait son cœur, elle consent à l'amour. Est signifié là un consentement fondamental à l'amour. Rebecca consent à suivre le serviteur pour rencontrer cet homme qu'elle ne connaît pas encore. Souvenez-vous de l'évangile de Jean : "Il vit et il crut." On pourrait dire ici : elle le vit et elle l'aima. C'est pour cela qu'elle met un voile, c'est pour se réserver. En mettant le voile, elle ne peut plus offrir son visage, son intimité à tous les autres. Elle prépare en elle le cadeau qu'elle va faire à cet homme de sa vie, de son cœur, de son corps.

       Nous avons là ce qu'est l'amour. L'amour commence par un cadeau, une grâce. C'est ce que Dieu fait sans arrêt pour nous. Il demande une sorte de consentement, un oui, une foi. Se mettre en route avec un serviteur que l'on ne connaît pas encore et qui nous mènera vers Dieu. Lorsque nous le voyons, que nous le croyons, nous mettons le voile. Je ne vous demande pas, mesdames et messieurs, de mettre votre voile, mais le voile signifie que nous réservons une part intérieure à Dieu, nous lui réservons quelque chose qui ne peut être connu que de Lui, une intimité de notre vie, qui ne peut être connue, au sens biblique du terme, au sens sexuel du terme, au sens profond du terme, que par Dieu.

       Vous voyez, en outre, comment Jésus ouvre les oreilles, descelle les lèvres du sourd-muet dont nous avons entendu la guérison dans l'évangile. Il y a un amour intime, personnel entre Dieu et chacun de nous, l'or offert à Rebecca le symbolise. Mais cet amour nous amène à aller plus loin. Il nous pousse à nous réserver de l'intérieur, mais il amène aussi nos oreilles à entendre davantage, nos lèvres à parler davantage. Il nous amène à proclamer à l'extérieur ce qui s'est passé à l'intérieur de nous : il y a là le passage de l'Ancien au Nouveau Testament. Nous passons de l'intimité sculptée par Dieu dans chaque vie humaine à l'universalité que le Christ apporte et à laquelle Il nous demande de participer en le suivant et en le proclamant à la face du monde. Jésus a bien du mal à retenir ces paroles puisqu'Il leur recommande de n'en parler à personne, mais ils sont frappés au-delà de toute mesure et disent qu'Il a bien fait toute chose : Il fait entendre les sourds et parler les muets.

       En cette Eucharistie, retenons combien Dieu, avec délicatesse, prépare, par le don qu'Il fait de Lui-même et que signifient l'anneau d'or et le bracelet, notre cœur à l'amour. Il a envoyé son Serviteur nous chercher, ce Serviteur qui est le Christ. Encore faut-il que nous prenions notre bâton de marche et que nous suivions ce serviteur. Alors, nous le verrons et nous nous voilerons devant celui qui est toute beauté et tout amour, éternellement.

       AMEN