LE CHOIX D'ABRAHAM

Gn 13, 2+5-18

(21 juin 1983)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Séparation de Lot et Abraham 

D

ans le texte de la Genèse, après que Dieu eut appelé Abraham à quitter son pays, sa parenté, la maison de son père pour aller là où Dieu le conduirait, là où Abraham ne savait pas, voici que parvenu à l'étape décisive de la terre de Canaan, Dieu va de nouveau manifester à Abraham quelle est sa vocation, quel est le sens profond de sa démarche. Abraham et Lot, son neveu, se sont enrichis et que les troupeaux ayant grossi, ils ne peuvent pas vivre sur le même terrain. Les pâturages sont trop maigres et d'ailleurs le pays est déjà habité par les Cananéens ou les gens de la plaine et l'on ne peut utiliser que les terres qui n'appartiennent à personne : il faut donc se séparer. Et, sous l'inspiration de Dieu, Abraham va laisser son neveu Lot choisir lui-même le territoire qui lui semblera préférable. Lot, voyant la plaine verdoyante et fertile va choisir cette plaine et Abraham se contentera des montagnes de Judée et de Samarie, ces montagnes du pays de Canaan qui n'étaient probablement pas aussi arides à cette époque qu'elle ne le sont devenues par la suite, mais qui étaient en tout cas un pays bien plus rude et plus difficile à cultiver que la plaine du Jourdain autour de Jéricho.

       C'est dire que, à travers ce choix, ou plutôt ce non choix puisqu'Abraham a pris ce que Lot ne voulait pas ce qui inévitablement, a conduit Abraham à prendre ce qui était le moins favorable, à travers ce choix Abraham ne fait pas simplement un geste de bienveillance, de détachement, un geste fraternel en donnant à l'autre la meilleure part, cela va beaucoup plus loin. En fait, Abraham continue dans le sens de l'appel qui l'avait arraché au pays qu'il connaissait, arraché à sa parenté, à sa famille, arraché aux terres fertiles de la Mésopotamie. Ce qu'Abraham fait, c'est qu'il reçoit ses biens de Dieu. A la différence de Lot, Abraham ne choisit pas ce qui est humainement favorable, ce qui est humainement facile, ce qui, par les dons de notre raisonnement, de notre observation, de notre travail, pourra être profitable et donner quelque chose que l'on peut prévoir. Ce qu'Abraham choisit, c'est ce que Dieu lui donne. La seule richesse d'Abraham c'est le fait que tout ce qui lui appartient lui vient de Dieu. Abraham ne s'appuie pas sur des raisonnements humains, il ne s'appuie pas sur les apparences du monde, il ne s'appuie pas sur ce qui est, à vues humaines, facile et favorable Abraham met toute sa confiance en Dieu seul. Dieu l'a appelé : Abraham a tout quitté. Dieu lui a dit : "Viens dans un pays que je te montrerai" et Abraham est parti sans savoir où il allait. Dieu inspire à Abraham, non pas de choisir tel ou tel secteur mais de prendre celui que la volonté de Dieu lui donnera et Abraham prend ce que Dieu lui donne. Apparemment cela fait d'Abraham un étranger, quelqu'un qui vit dans un pays difficile et rude. Cela va à l'encontre de tout ce qui est raisonnable et risque d'être défavorable. Et pourtant, c'est à partir de cette acceptation reçue des mains de Dieu que va naître l'extraordinaire histoire de la foi d'Abraham et de la foi du peuple qui naîtra de Lui, et de la foi dans laquelle nous conduira celui qui sera, par excellence, le descendant d'Abraham, le Christ Jésus qui viendra pour transfigurer le monde d'une manière infiniment plus belle que ne pouvait l'être la plaine du Jourdain et à un niveau infiniment plus profond que ne pouvaient l'être les villes de Sodome et de Gomorrhe qui d'ailleurs seront bientôt détruites puisque, malgré leur luxuriance, malgré leur splendeur et leur richesse, ou à cause d'elles, ces villes vivent loin de Dieu, s'éloignent de Lui et donc ne connaissent plus l'essentiel.

       Abraham, c'est véritablement notre père dans la foi parce qu'Abraham n'a eu qu'une seule richesse : Dieu. Il n'a misé que sur Dieu seul et toute sa vie est faite en fonction de Dieu et de ce que Dieu lui donne, et il se reçoit, tout entier, jour après jour, pour sa vie intérieure et aussi pour sa vie matérielle, ainsi que pour sa vie affective et toutes ses relations. Il se reçoit uniquement des mains de Dieu.

       Frères et sœurs, il n'y a pas d'autre bonheur possible sur la terre que de se recevoir des mains de Dieu. Cela ne veut pas dire que nous recevrons nécessairement toujours des choses dures, difficiles, arides ou déplaisantes. Cela ne veut pas dire que nous aurons toujours la plus mauvaise part. Mais, que nous recevions joies ou difficultés, bonne ou mauvaise part, moments heureux ou moments plus difficiles, cela n'a de sens et cela ne peut nourrir profondément notre vie que si nous le recevons des mains de Dieu. Il n'y a aucune richesse, il n'y a aucun plaisir, il n'y a aucune joie qui en vaille la peine si cela ne nous vient pas de Dieu et si ce n'est pas, dans l'action de grâces, dans la louange, et avec Dieu que nous nous réjouissons, que nous recevons le bonheur.

        De la même manière, toute difficulté, toute épreuve, tout moment grave de notre vie prend son sens, prend son poids, prend sa valeur si nous le recevons des mains de Dieu, car, venant de Dieu, tout est grâce parce que Dieu nous aime comme un père et que ce que Dieu nous donne, même si, apparemment, ce n'est pas tout à fait ce que nous aurions souhaité, ce que nous aurions choisi à vues humaines. Ce que Dieu nous donne, c'est ce que, dans son amour de Père, Il veut vivre avec nous, pas à pas, au jour le jour, dans la détresse peut-être ou dans la joie, mais dans sa présence. Et c'est cela qui est important, c'est cela qui est l'essentiel et c'est cela, seul, qui peut donner sens à notre vie, dans ses détails les plus quotidiens.

       AMEN