LE PUITS

Gn 21, 8-21

(7 février 1986)

Homélie du Frère Jean BUDILLON 

 

Puits au désert du Sinaï 

D

ans le récit de la Genèse nous voyons aujourd'hui apparaître "un puits" et il faudrait même dire "le puits" parce que souvent dans la Bible, il va être question d'un puits. Un puits qui se trouvera à des endroits bien différents, mais finalement il s'agit du même puits. Pour la tradition juive, il s'agit "du puits". C'est tellement vrai que ce puits nous allons le retrouver dans l'évangile, nous allons d'ailleurs le trouver localisé à un endroit que l'Ancien Testament ignore, ou plus exactement l'Ancien Testament ignore qu'à cet endroit il y ait un puits, ce qui est bien la preuve que l'endroit où se trouve le puits n'a aucune importance : ce qui est important c'est le mystère qui se passe près du puits.

       Près de ce puits, il y aura la rencontre de Rebecca par le serviteur d'Abraham et elle deviendra la femme d'Isaac, près de ce puits, Jacob rencontrera Rachel, et Moïse rencontrera celle qui deviendra sa femme. Chaque fois, nous découvrons qu'il s'agit d'une rencontre personnelle et la tradition juive nous précise que ces rencontres ont été préparées par Dieu, de toute éternité. Il les a voulues, et en même temps Il voulait qu'elle soient pleinement libres. Il voulait que, dans ces rencontres, joue totalement la liberté et la responsabilité de l'homme.

       Aujourd'hui ce puits apparaît pour la seconde fois. Il était déjà apparu quelques chapitres auparavant à Agar, la servante de Sara que sa maîtresse avait demandé à Abraham d'épouser, mais aujourd'hui, nous le voyons littéralement apparaître. C'est un véritable miracle. Agar est chassée dans le désert avec son enfant. Abraham lui a remis simplement un morceau de pain et une outre d'eau. Très vite l'eau s'épuise, l'enfant a soif, il va mourir de soif. Et Agar ne peut pas supporter la souffrance de son enfant. Elle ne peut pas supporter de le voir mourir, alors elle va le cacher derrière un buisson, puis elle s'éloigne, dans le refus de partager la souffrance de son enfant, dans le désespoir. Elle pense que tout est fini pour lui, puis pour elle aussi.

       Et voilà que Dieu lui apparaît et lui dit : "Mais ton fils vivra ! ton fils aura même une descendance très nombreuse !" Alors, elle accède à l'espérance parce que, justement, elle découvre que Dieu ne l'abandonne pas, qu'elle n'est pas toute seule dans sa souffrance. Et au même moment, elle retrouve son fils, elle accepte de partager, d'assumer la souffrance de son fils, elle le rencontre enfin, peut-être pour la première fois. Jusqu'à maintenant elle n'avait qu'un amour de mère égoïste, et c'est pour cela qu'elle ne pouvait pas supporter la souffrance de la mort de son enfant. Maintenant, elle accepte de vivre la propre souffrance de son enfant, alors a lieu le miracle : un puits apparaît, elle peut donner à boire à l'enfant.

       Bien sûr que le puits n'est pas arrivé tout d'un coup, comme cela tout seul, il était déjà là, mais elle ne pouvait pas le voir, parce qu'elle n'était pas capable de rencontrer son enfant dans sa souffrance, elle n'en était pas capable parce qu'elle vivait un amour égoïste et parce qu'elle n'avait pas d'espérance, parce qu'elle oubliait que Dieu était avec elle. Et elle était d'autant plus coupable que, justement, dans l'épisode précédent, Dieu l'avait déjà rencontrée auprès d'un puits, auprès du même puits, elle avait été chassée dans le désert alors qu'elle était enceinte. Sara ne pouvait pas supporter les moqueries de sa servante : l'une était vieille et stérile, l'autre était jeune et avait tout l'avenir devant elle. Chassée dans le désert, Agar était désespérée et Dieu l'avait rencontrée près d'un puits, un puits qu'elle nomme : le puits du vivant qui me voit. Elle découvre qu'elle n'est pas seule, que Dieu la voyait, que Dieu était avec elle, et déjà Dieu lui avait dit : "Ton fils aura une très nombreuse descendance". Mais dans ce dernier épisode, Agar avait oublié que Dieu était avec elle, elle avait oublié la Promesse, elle ne voyait plus d'issue, elle ne voyait pas "le puits". Il faut que, de nouveau, Dieu se manifeste à elle, et alors elle accepte de rencontrer vraiment son fils, elle accepte de sortir de son égoïsme, elle découvre qu'il y a un puits, qu'elle peut donner à boire à l'enfant et que rien n'est perdu, que tout l'avenir est de nouveau devant elle et devant l'enfant.

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur tous les autres épisodes où ce puits apparaît, mais il y a déjà cela à relever, à remarquer aujourd'hui que nous ne pouvons pas vraiment rencontrer l'autre s'il n'y a pas d'espérance dans l'avenir de l'autre et cette espérance c'est Dieu qui nous la donne. En donnant l'espérance, il donne en même temps l'eau du puits et nous savons qui est ce puits, nous savons que c'est Jésus Lui-même comme Il nous le révèle dans l'épisode de la Samaritaine. Mais nous n'en sommes pas encore là. Il faudra encore attendre bien longtemps pour arriver à cette révélation. Mais nous chrétiens, nous savons qu'il s'agit de ce puits-là, et nous savons que c'est en puisant à cette grâce et à cette espérance que nous donne Jésus que nous pourrons rencontrer l'autre et sortir vraiment de notre égoïsme. Or ici, nous voyons justement où peut conduire l'égoïsme : une mère voit son enfant souffrir, non seulement elle ne peut pas le secourir, mais elle ne veut pas accepter cette souffrance de l'autre, elle ne voit que sa souffrance à elle. Or c'est lorsqu'on peut s'ouvrir à l'autre que la souffrance prend un sens et prend un sens dans l'espérance que Dieu donne.

       AMEN